L’affaire des fausses chaises du XVIIème et XVIIIème vendues au Château de Versailles, aux galeries et au frère de l’émir du Qatar

Scandale dans le monde de l’art. Il y a plus de 15 ans, deux grands spécialistes réputés dans leur domaine dupent les acquéreurs et collectionneurs en fabriquant de fausses chaises d’époque, achetées pour des dizaines et des centaines de milliers d’euros. Aujourd’hui, les faussaires ingénieux répondent de leurs actes devant le tribunal de Pontoise aux côtés d’un galeriste et d’un habitant de Sarcelles.

 

Comment deux grands noms de l’art ont réussi à tromper les grands antiquaires et même le Château de Versailles, avec des meubles dits du XVIIème et du XVIIIème siècle mais qui n’étaient rien d’autre que des faux ? Retour sur cette histoire aussi fascinante qu’invraisemblable, qui a bouleversé la sphère artistique et culturelle ces dernières années. 

 

Le rapprochement de deux escrocs

 

Pour comprendre cette escroquerie, il faut remonter en 2007. Bill Pallot, un historien de l’art, ancien spécialiste des sièges français et fils d’antiquaire que l’on surnomme “Père Lachaise », se lie à Bruno Desnoues, diplômé de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg et meilleur ouvrier de France. Mais cette alliance n’est pas le témoignage d’une relation basée sur la passion des beaux meubles. Les deux hommes renommés dans leur domaine décident en réalité de duper les grands spécialistes du monde de l’art en fabriquant de fausses chaises d’époque.

 

Installés dans l’atelier de l’ébéniste Bruno Desnoues, les deux complices se mettent donc à élaborer des faux sièges à partir de carcasses d’antan, permettant ainsi de dater le bois de manière authentique. Forts d’un solide réseau et d’une notoriété bien établie, Pallot et Desnoues vendent ces meubles certifiés par leurs soins et tissent des histoires fictives autour de ces objets. Marie-Antoinette, Louis XVI, la duchesse du Barry… Autant de noms qui ont séduit les collectionneurs et les plus grandes institutions culturelles.

 

De fausses chaises vendues à des grands spécialistes

 

Une chaise du XVIIIème ayant meublé l’un des cabinets de Marie-Antoinette à Versailles et estampillée par Georges Jacob est rapidement vendue à la famille Guerrand-Hermès par Drouot pour 530 000 euros. En 2011, Sotheby’s vend sa sœur de cabinet au Château de Versailles pour 420 000 euros. Le monument historique ajoute à sa collection une paire de chaises (840 000 euros) signée par Louis Delanois en provenance du salon de compagnie de la comtesse du Barry, dernière favorite du roi Louis XV. 

 

© DR

 

Une bergère ayant appartenu à Madame Elisabeth, la soeur de Louis XVI, estampillée Jean-Baptiste-Claude Sené et vendue à plus de 247 000 euros et une paire de tabourets “ployants” (380 000 euros) par Nicolas-Quinibert Foliot et ex propriété de Louise-Elisabeth de Parme, fille de Louis XV, sont acquises par l’institution culturelle, qui fait alors confiance à l’expertise du dandy en costume trois pièces, Bill Pallot.

 

La supercherie se poursuit avec le prince Al Thani, le frère de l’émir du Qatar alors propriétaire de l’hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis à Paris. En 2015, ce dernier fait l’acquisition d’une paire de chaises Louis XVI estampillée Foliot et ayant prétendument habillé le pavillon du Belvédère de Marie-Antoinette. Le prix ? 2 millions d’euros. Ces meubles classés “trésor national” sont décrits comme “les plus coûteux réalisés pour la reine”.

 

Un montage financier qui alerte les autorités

 

En 2014, la cellule antiblanchiment du renseignement français s’interroge sur les opérations financières et immobilières d’un couple de portugais résident au nord de Paris. Bien que simples chauffeur et coiffeuse avec des revenus de 2500 euros par mois, les deux personnes possèdent un patrimoine d’1,2 million d’euros et sont titulaires de comptes bancaires non déclarés à l’administration. Les enquêteurs découvrent alors que l’homme est en lien avec Bruno Desnoues à travers la vente de ses meubles d’art non déclarés.

 

© RMN

 

L’enquête révèle alors cette imposture mêlant le duo Desnoues et Pallot. Les deux spécialistes sont aujourd’hui jugés pour tromperie et blanchiment. La galerie Kraemer se retrouve aussi sur le banc des prévenus pour ne pas avoir procédé à des vérifications suffisamment poussées sur ces objets même si l’entreprise n’a pas de connivence avec les deux complices.

 

Le tribunal de Pontoise juge en ce moment les diverses parties jusqu’au 4 avril. Bill Pallot a indiqué que si ce leurre était un jeu pour la première chaise, les suivantes étaient réalisées dans le but de gagner de l’argent. Laurent Kraemer assure de son côté s’être “fait avoir” et avoir été un “mauvais antiquaire”. Ce scandale est l’une des affaires les plus importantes  depuis ces 10 dernières années dans le monde de l’art.

 

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Photo à la Une : © Unsplash

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