SAGA DE L’ÉTÉ : Villas refuges de créateurs – Épisode 6/9 : Paul Poiret et sa villa éponyme

De Miami à Tanger, en passant par la Côte d’Azur, Cascais ou les Hamptons, les plus grands noms de la mode ont trouvé, loin des podiums et des projecteurs, des refuges d’été où s’exprime leur génie créatif. Villas mythiques, maisons de famille, ateliers secrets ou châteaux, chacun de ces lieux d’exception incarne l’esprit, l’audace et l’art de vivre de leurs célèbres propriétaires.

 

Cet été, LUXUS MAGAZINE vous emmène chaque semaine en escale dans une résidence prestigieuse : un voyage en neuf épisodes à travers les lieux de villégiature emblématiques des grands couturiers. Ce nouvel épisode nous entraîne sur les pas de Paul Poiret, couturier avant-gardiste, qui fit édifier à Mézy-sur-Seine une villa à son image – véritable manifeste architectural d’un esthète dont l’esprit créatif résonne encore aujourd’hui.

 

La Villa Poiret

 

Nichée sur les hauteurs de la vallée de la Seine, la Villa Poiret fascine toujours autant qu’elle intrigue. Plus qu’une résidence secondaire, elle fut le rêve incarné d’un homme pour qui la création n’avait ni limite ni frontière : Paul Poiret. Retour sur l’histoire singulière de cette demeure d’exception, le parcours flamboyant de son commanditaire, l’héritage vivace d’un pionnier qui a redéfini l’art de vivre au début du XXe siècle et, enfin, un rêve inachevé.

 

Aux alentours de 1921, au sommet de sa gloire, Paul Poiret rêve d’un refuge qui serait à l’image de sa vision du monde : libérée, radicale, avant-gardiste. Il acquiert un ancien château sur un vaste terrain à Mézy-sur-Seine, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Paris. 

Cette villa devait être à la fois une maison de campagne et un lieu de mondanités, capable d’accueillir défilés, réceptions et séjours d’artistes, loin de l’agitation urbaine. Mais plus encore, la demeure devait incarner pour Poiret l’idéal d’une vie pensée comme une fête continue – loin des conventions, entre nature et modernité.

 

Paul Poiret : l’audace d’un précurseur et maître de cérémonie inégalé

Paul Poiret en 1908

 

Avant de lancer des travaux audacieux dans sa villa de Mézy-sur-Seine, Paul Poiret avait déjà bouleversé à jamais les codes de la mode. Né en 1879, il fait ses premières armes chez le père de la haute couture, Charles Frederic Worth avant de fonder sa propre Maison en 1903. Très vite, il impose une esthétique radicalement nouvelle : il libère le corps féminin du corset bien avant Gabrielle Chanel, introduit des coupes amples inspirées de l’Orient, la Russie et l’Afrique du Nord, mais aussi de l’Art déco naissant.

 

Paul Poiret libère la femme du corset

 

Visionnaire bien avant son temps, Paul Poiret incarne l’idée de lifestyle avant même que le terme n’existe. Il ne se contente pas de créer des vêtements: il conçoit un univers. En 1911 avec Les Parfums de Rosine il devient le premier couturier à lancer sa propre collection de parfums, laquelle lui permet de rendre hommage à sa première fille. Certaines de ses fragrances deviendront cultes comme Nuit Persane. Il comprends également très tôt le pouvoir de l’image et du storytelling, s’entourant d’artistes comme les illustrateurs Raoul Dufy ou Romain de Tirtoff dit Erté. 

 

Les robes de Paul Poiret racontées par l’illustrateur Paul Iribe (1908)

 

Esthète flamboyant de la Belle Époque et des Années folles, il habille les femmes en robes tuniques évasées, crée la fameuse robe entravée (robe fuselée resserrée dans le bas et retenue par une martingale intérieure nommée entrave), la robe Delphinium dite ‘’robe du bonheur’’ (1912), ose les pantalons, les tissus chatoyants imprimés et les broderies orientales, tout en entretenant soigneusement sa légende par des événements-spectacles inédits pour l’époque. 

 

Cependant, aucune fête célèbre n’a eu lieu à la Villa Poiret de Mézy-sur-Seine. Paul Poiret, bien qu’il ait fait construire cette villa, n’y organisa jamais de réception, car il fit faillite avant d’y emménager et la maison resta inachevée durant sa période mondaine. Ses réceptions mythiques eurent lieu dans ses hôtels particuliers parisiens, au Pavillon du Butard à la Celle-Saint-Cloud et à la Villa Kermaria sur l’Île-Tudy en Bretagne. Parmi les fêtes célèbres qui participèrent à sa légende, La Mille et deuxième nuit (24 juin 1911) fut organisée dans les jardins de son hôtel particulier parisien. Cette fête costumée orientale accueillit 300 invités et fit sensation par son faste, ses décors inspirés des contes des Mille et Une Nuits, et l’obligation pour les invités de venir en tenues persanes. Les historiens de la mode se souviennent aussi de la soirée Les Festes de Bacchus du 20 juin 1912 au Pavillon du Butard, réunissant 300 personnes. Parmi les prestigieux invités, Isadora Duncan fit sensation en dansant sur les tables.

 

Au milieu des années 1920, le vent tourne. La modernité sobre de Gabrielle Chanel séduit une nouvelle génération, la crise économique affaiblit les Maisons de couture, et Paul Poiret, ruiné, voit son étoile pâlir. L’homme qui fut surnommé le « roi de la mode » s’éloigne peu à peu des podiums et des salons parisiens. Celui qui avait incarné la splendeur de la Belle Époque s’éteint en 1944, oublié du grand public, comme effacé par le souffle d’une modernité qu’il avait pourtant contribué à inventer.

 

Illustration de la fête fastueuse  »Mille et Deuxième nuits »

 

L’architecture de la villa Poiret : une œuvre manifeste inachevé

Paul Poiret dans les années 1920

 

Pensée comme un manifeste d’avant-garde, la Villa Poiret se distingue par son architecture audacieuse : lignes épurées, volumes géométriques, toits-terrasses, et immenses baies vitrées composent une silhouette saisissante, semblable à un paquebot échoué sur les hauteurs de Mézy-sur-Seine. L’ensemble, résolument novateur pour l’époque, évoque autant l’imaginaire de « Gatsby le Magnifique » que l’esprit pionnier de l’Art déco. 

 

En 1923, Paul Poiret confie la conception de cette demeure au jeune Robert Mallet-Stevens, figure émergente du modernisme architectural. Le bâtiment, parfois surnommé « Château de Mézy », restera l’une des rares grandes réalisations privées. Poiret écrira dans ses mémoires « La maison est sortie du sol comme une plante vivace par les soins du prestigieux architecte qu’est Mallet-Stevens. Elle était toute blanche, pure, majestueuse et un peu provocante, comme un lys ».

 

Robert Mallet-Stevens

 

« La maison est sortie du sol comme une plante vivace par les soins du prestigieux architecte qu’est Mallet-Stevens  »

 

La Villa tranche nettement avec les standards architecturaux de l’époque. Son ossature en béton armé, ses jeux de formes cubiques et cylindriques, ses escaliers monumentaux et ses vastes verrières en font une sculpture habitée, baignée de lumière naturelle. Son plan en U favorise une circulation fluide et une connexion constante avec les cinq hectares de parc environnant, offrant un dialogue permanent entre architecture et paysage.

 

Malheureusement, Paul Poiret fait faillite avant de voir son rêve achevé. Il n’occupera jamais la villa, vivant quelque temps dans la maison du gardien. Il déclarera avec une pointe d’ironie : «Je possède les seules ruines modernes qui existent. Mais ce n’est que provisoire. Mes ennemis sont en déroute. Et la première chose que je ferai en reprenant mon activité sera de finir cette maison ».

 

La Villa Poiret inachevée

 

Aujourd’hui, la pureté de ses lignes, le contraste entre angles vifs et courbes douces, l’esthétique de navire transatlantique – plus tard soulignée par des ajouts comme des hublots – confèrent à la Villa Poiret un statut d’icône du modernisme. Cette demeure unique incarne la vision totale de Paul Poiret, où couture, architecture, arts décoratifs et art de vivre s’entrelacent avec une ambition rare. Elle évoque les utopies du Bauhaus, tout en affirmant un style personnel, flamboyant et radicalement libre.

 

Un lieu oublié, puis réhabilité

De provisoire, la situation devient définitive : Paul Poiret ne verra jamais l’achèvement de sa villa. Le gros œuvre à peine terminé, le projet, trop ambitieux pour l’époque, s’interrompt brutalement. En 1930, acculé par des difficultés financières, le couturier se voit contraint de céder la demeure à l’actrice Elvire Popesco. Celle-ci y apporte quelques transformations, sans altérer l’esprit d’exception qui imprègne les lieux.

La Villa Poiret aujourd’hui

 

Au fil des décennies, la villa changera plusieurs fois de mains, connaîtra des périodes d’abandon partiel, avant d’être classée monument historique en 1984, reconnaissance tardive mais méritée de la valeur architecturale unique pour Robert Mallet Stevens qui disait « Les bonnes idées n’ont pas d’âge, elles ont seulement de l’avenir ».

« Les bonnes idées n’ont pas d’âge, elles ont seulement de l’avenir. »

L’histoire de la villa est ponctuée d’épisodes étonnants. Parmi eux, la célèbre « confrontation de Mézy » en 1991 : Sidney Nata, propriétaire fantasque, réunit dix-sept des plus grands noms de l’architecture contemporaine – Norman Foster, Richard Meier, Frank Gehry, Renzo Piano, Jean Nouvel, Ricardo Bofill, Tadao Andō, Christian de Portzamparc, Vittorio Gregotti entre autres – pour imaginer autour de la maison un lotissement visionnaire. Le projet, resté au stade conceptuel, n’aboutira jamais, mais confère à la villa une place à part dans l’imaginaire architectural. À la mort de Sidney Nata, homme d’affaires endetté, la Villa est mise aux enchères. Dès lors, elle entre dans une nouvelle ère, celle des successions immobilières. Un industriel s’en porte acquéreur en 1999, suivi en 2006 par le marchand d’art et promoteur Laurent Brun, qui fait réaménager les sous-sols par l’architecte Jean-Michel Wilmotte

 

 

En mai 2016, c’est au tour de Jean-Pierre Jarjaille, promoteur immobilier, de l’acheter pour 2,2 millions d’euros. La saga patrimoniale, entre modernisation et spéculations, se poursuit. Remise en vente autour de quatre millions d’euros, la Villa Poiret appartient en 2025 à un propriétaire privé. Bien que fermée au public, elle continue d’exercer son pouvoir de fascination sur les amateurs d’architecture.

 

 

Aujourd’hui encore, sa silhouette blanche se dresse au-dessus des méandres de la Seine, telle une sentinelle du modernisme. Avec ses 800 m² habitables répartis sur deux niveaux, entourés de plus de cinq hectares de parc boisé, la villa offre une vue panoramique saisissante sur la vallée, jusqu’à la tour Eiffel. Elle demeure l’une des œuvres majeures de Robert Mallet-Stevens et un joyau du patrimoine architectural des années 1920 en Île-de-France – vestige intact d’un rêve inachevé, mais jamais oublié.

 

 

La Villa Poiret à Mézy-sur-Seine est bien plus qu’un lieu de résidence : elle est le reflet d’un homme qui a rêvé sa vie comme une œuvre d’art.

Suspendue sur sa colline, cette demeure aux lignes modernistes témoigne du génie visionnaire de Paul Poiret, pionnier du lifestyle et maître d’une élégance totale. Si la vie ne lui a pas permis de la vivre pleinement, dans le silence de ses murs, résonnent encore les échos rêvés d’une fête oubliée, d’un parfum capiteux, du froissement d’une robe fluide. Refuge, laboratoire d’idées, théâtre intime d’un créateur en avance sur son temps, la Villa Poiret reste le symbole vibrant d’un art de vivre libre et flamboyant.

Si cette demeure des bords de seine se dérobe toujours aux yeux des curieux, il est possible de contempler son œuvre et son héritage stylistique dans le cadre d’une première rétrospective exceptionnelle au Musée des Arts décoratifs de Paris : “Paul Poiret, la mode est une fête”, du 25 juin 2025 au 11 janvier 2026.

 

Prochain épisode : Karl Lagerfeld and La Vigie

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Photo à la Une: montage du portrait de Paul Poiret et sa villa éponyme

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