De Miami à Tanger, en passant par la Côte d’Azur, Cascais ou les Hamptons, les plus grands noms de la mode ont trouvé, loin des podiums et des projecteurs, des refuges d’été où s’exprime leur génie créatif. Villas mythiques, maisons de famille, ateliers secrets ou châteaux, chacun de ces lieux d’exception incarne l’esprit, l’audace et l’art de vivre de leurs célèbres propriétaires.
Cet été, LUXUS MAGAZINE vous emmène chaque semaine en escale dans une résidence prestigieuse : un voyage en neuf épisodes à travers les lieux de villégiature emblématiques des grands couturiers. Dernier chapitre de notre série estivale consacrée aux résidences des créateurs, la maison de Ralph Lauren à Montauk dans les Hamptons, lieu de villégiature par excellence de la jet set new-yorkaise, est peut-être la plus authentique de toutes. Non pas par son caractère ostentatoire – elle en est dénuée – mais par cette capacité unique à incarner, à elle seule, tout l’imaginaire de son propriétaire.
Un style de vie américain né sur les dunes
Les Hamptons, région située au nord-est de l’île de Long Island dans l’Etat de New York, étaient à l’origine habités par les autochtones shinnecock. Dès le XVIIe siècle, colons anglais, hollandais et polonais s’y installent, cultivant notamment la pomme de terre. Au début du XXe siècle, l’élite WASP (White Anglo-Saxon Protestant) découvre la région et érige de vastes villas à Southampton et East Hampton.
Peintres et artistes s’y succèdent : Edward Hopper s’en inspire, les surréalistes s’y réfugient pendant la guerre, suivis par Jackson Pollock, Rothko ou Roy Lichtenstein.
À partir des années 1980, les fortunes de Wall Street inondent le territoire, faisant exploser les prix. Montauk devient le repaire bohème, notamment après l’achat d’une maison par Andy Warhol en 1972. Aujourd’hui, les Hamptons conjuguent plages iconiques, hôtels design (Surf Lodge, Ruschmeyer’s), lieux cultes (Pierre’s, Sunset Beach) et un art de vivre esthétisé. Accès en hélicoptère, galas, vie mondaine… Le mythe se poursuit, entre héritage artistique et fantasme d’élégance décontractée.
Ralph Lauren en a fait l’un des piliers de son esthétique, en captant l’esprit ‘’preppy’’ (bon chic bon genre), l’élégance rustique et l’héritage équestre de la région. Plus qu’une destination, c’est un symbole de la « socialite life », entre hédonisme estival et raffinement intemporel. Pour Ralph Lauren, c’est plus qu’une destination : « C’est un monde naturel de ciels bleus, de champs verts et de rusticité élégante », dit-il.
Le premier refuge : Montauk dans les années 70
Tout commence dans les années 70, lorsque Ralph et Ricky Lauren découvrent Montauk à bord de leur Jeep blanche. Ils tombent amoureux de la nature sauvage, des plages balayées par le vent et du rythme ralenti de cette pointe de l’île. Ils achètent une maison perchée sur les falaises, avec une vue imprenable sur l’océan.
On raconte que Ralph Lauren avait failli acheter une maison beaucoup plus imposante dans les Hamptons, mais qu’il s’était finalement tourné vers celle-ci, plus modeste, car elle lui rappelait les bungalows de son enfance dans le Bronx. Une manière de rester fidèle à ses racines, malgré le succès fulgurant.
Ce refuge devient un sanctuaire familial. Ralph Lauren et sa femme Ricky aime y observer leurs enfants – Andrew, David et Dylan – courir sur le sable, nager dans les vagues ou organiser des barbecues au coucher du soleil. Ces images simples nourrissent les collections de vêtements et de décoration, notamment Ralph Lauren Home, qui célébrait en 2023 son 40e anniversaire.
La décoration intérieure incarne ce même esprit : planchers en bois blanchi, canapés en lin, couvertures Navajo, palettes de blancs et de bleus. Comme le créateur aime le dire, cette maison est « comme une chemise Oxford qu’on aurait beaucoup portée, et qu’on ne voudrait plus quitter ».
Une deuxième maison en 2019 : entre architecture et héritage
En 2019, Ralph Lauren acquiert dans la même région de Montauk, une nouvelle propriété emblématique pour 16 millions de dollars. Anciennement la résidence du dramaturge Edward Albee, la maison est un bijou architectural, conçu par un disciple de Frank Lloyd Wright. Lignes organiques, volumes ouverts, intérieurs baignés de lumière… tout y est pensé pour dialoguer avec l’océan.
Le créateur appose sa signature : bois patiné, meubles robustes, lin délavé et touches bleu marine. C’est une réinvention moderne du rêve américain. Cette maison prolonge son goût pour une esthétique balnéaire raffinée, un univers devenu image de marque.
Une vie orchestrée avec délicatesse
Les étés à Montauk se vivent au rythme de la nature. Le matin, Ralph Lauren promène ses chiens au bord de l’eau. Puis viennent les lectures sous la véranda, les déjeuners à base de homard et de tomates du jardin, et les parties d’échecs ou de cartes en terrasse.
À 85 ans, Ralph Lauren continue de vivre au rythme de ses maisons, comme autant de refuges façonnés à son image. Aux Hamptons, il dessine, reçoit, contemple. Dans un monde qui s’accélère, il incarne le luxe du temps long. Sa maison en est le reflet : chaque objet y semble installé depuis toujours, non pour éblouir, mais pour créer une harmonie subtile et sincère.
Le soir venu, les dîners se déroulent pieds nus dans le sable, sous un parasol rayé, avec cette simplicité recherchée qui définit son style. « Je ne dessine jamais aussi bien que loin de New York, confie-t-il. L’inspiration vient de la vie, et je la vis ici ». Chez lui, l’élégance réside dans le rythme, le détail, et la permanence.
Un art de vivre partagé
En 2025, Ralph Lauren continue de séduire avec une nouvelle collection Printemps-Été 2025 présentée dans un haras de Watermill, au cœur des Hamptons : un décor idyllique qui incarne à merveille son esthétique balnéaire et son attachement aux instants familiaux précieux. Ce lieu, récemment mis sur le marché pour 15,25 millions de dollars, a été métamorphosé en une véritable scène de cinéma : le mythique Polo Bar new-yorkais y a été recréé dans ses moindres détails, s’inspirant des recettes du livre The Hamptons: Food, Family, and History signé par Ricky Lauren.
Au menu : les emblématiques burgers du restaurant Polo Bar, du poisson frais, le tout dressé sur une vaisselle aux motifs verts et blancs, en harmonie avec l’environnement. Autour, des voitures vintage issues de la collection personnelle du créateur sont alignées sur la pelouse, tandis que des cavaliers en polo blanc évoluent dans les prés, apportant une touche de théâtre à ce tableau déjà cinématographique.
Une anecdote savoureuse concerne la présence du maître d’hôtel du Polo Bar, Nelly Moudime, qui a fait le déplacement depuis New York pour accueillir les invités avec la même chaleur que dans le restaurant original. Ce souci du détail illustre l’approche de Lauren, qui voit chaque événement comme une extension de son mode de vie. Comme il l’a confié, « Je voulais partager la romance et la magie des Hamptons avec tout le monde ».
Anecdotes de bord de mer
Parmi ses souvenirs à Montauk, Ralph Lauren raconte une période où, lors d’une coupure de courant, la famille est restée deux jours sans électricité. Plutôt que partir, ils ont improvisé des repas au feu de bois, des lectures à la lampe à pétrole. Un souvenir que ses enfants évoquent souvent comme l’un des plus joyeux de leurs étés à Montauk.
Il se murmure aussi que certaines des campagnes les plus emblématiques de la marque – notamment celle mettant en scène Pénélope Cruz en robe fluide blanche – ont été improvisées sur place, avec des vêtements “empruntés” dans les placards de la maison. L’esprit Lauren, c’est aussi ça : la fluidité entre la vie et la création.
Le goût du temps long
Dans un monde de plus en plus rapide, la maison de Ralph Lauren aux Hamptons semble être une réponse silencieuse. Une façon de dire que l’élégance réside peut-être moins dans l’accumulation que dans la constance. Chaque objet, chaque rideau, chaque meuble semble là depuis toujours – non par effet de style, mais parce qu’il a trouvé sa juste place.
Loin de tout marketing agressif, ce lieu raconte l’intimité d’un homme qui continue de dessiner, d’imaginer, de penser le vêtement comme une extension de l’art de vivre. Une forme de cohérence qui fait de Ralph Lauren l’un des rares créateurs dont l’univers personnel est aussi fort que sa marque. La collection Double RL (RRL) en est le reflet : esprit ranch, matières brutes, réminiscences des Hamptons et du Colorado. Chaque objet raconte une histoire : un fauteuil club vieilli, un panier de pêche, un roman de Fitzgerald. Le style Lauren, c’est cette capacité à faire parler les objets.
Dans ce dernier épisode de notre saga sur les refuges des créateurs, la maison de Ralph Lauren résonne comme une évidence. Elle n’est ni un décor de cinéma ni une vitrine, mais une synthèse de tout ce qu’il incarne : un art de vivre fait de simplicité, de constance et de sens.
Plus qu’un créateur, Ralph Lauren est devenu le narrateur d’une Amérique fantasmée et sa maison des Hamptons en est l’un des plus beaux chapitres. Comme il l’a dit, « Ce que je fais, c’est vivre la meilleure vie possible et savourer la plénitude de ce qui nous entoure ».
À lire : Ricky Lauren, The Hamptons : Food, Family, and History | Wiley, avril 2012
Ralph Lauren A Way of Living | Rizzoli New-York, septembre 2023
Michael Shnayerson, Big Book of The Hamptons | Assouline, janvier 2014
À voir: le film « Tout peut arriver » (Something’s Gotta Give) avec Diane Keaton et Jack Nicholson en 2003
Prochaine saga: Les hôtels de légende dans le monde
Lire aussi > Épisode 01 02 03 04 05 06 07 08
Photo à la Une : montage du portrait de Ralph Lauren dans les Hamptons