Petite histoire du… gant d’opéra

C’est l’histoire d’un accessoire féminin tombé en désuétude à l’issue des années 1960…Et qui revient aujourd’hui, témoignant de la volonté, longue comme le bras, des jeunes générations de contester les codes sociaux et de s’approprier les symboles d’une époque qu’ils n’ont pourtant jamais connue. Jadis réservé au mariage, au grand soir et à la haute société, le gant d’opéra est désormais un essentiel mode qui se fraye un chemin bien au-delà des seuls tapis rouges.

 

Quiconque a déjà franchi les portes d’un opéra parisien sait qu’hormis les artistes sur scène, plus aucune femme n’est susceptible d’être aperçue  portant un gant couvrant quasiment tout le bras. 

 

Dans le monde feutré des gants pour femmes, il existe de multiples longueurs. Les gants longs ou gants du soir peuvent ainsi aller au-delà du poignet (30-35 cm) ou jusqu’au coude (40-45 cm). Mais le gant de taille “opéra (soit entre 60 et 80 cm) court quant à lui au-dessus du coude pour atteindre la hauteur du biceps.  

 

Ce vestige des années 1950 s’offre en cette décennie 2020 une cure de jouvence. Le phénomène tient autant aux célébrités optant pour de longs gants lors des tapis rouges les plus prestigieux (du MET Gala aux Grammys, en passant par les Golden Globes) qu’aux collections haute couture récentes qu’à l’appropriation par la jeune génération de codes vestimentaires surannés. Au point que le gant d’opéra joue les transfuges de classe et s’impose plus ou moins naturellement en plein jour dans la garde-robe du quotidien. 

 

Haute société et respectabilité

 

A l’origine, le développement du gant allait de pair en Europe avec la prédominance d’une culture chrétienne, qui dès le Moyen-Age dicte le style vestimentaire et veut qu’une femme limite par sa tenue l’exposition de sa chair. Les bras sont alors dans un premier temps dissimulés par de longues manches. 

 

D’abord de petite taille et en chevreau de cuir blanc, le gant sert d’abord à faciliter la prise en main des rênes du cheval et à se protéger des frimas de l’hiverOn ne sera donc pas étonné de constater que l’un des moments où son port s’impose se situe précisément lors des cérémonies officielles et rendez-vous mondains. 

 

C’est ainsi que le gant d’opéra se taille une place de choix à la fin XVIIIe siècle, en particulier lors des bals.

 

Portrait de Charlotte Bonaparte par Jean Pierre Granger, 1808

 

Le gant de soirée long est ainsi omniprésent lors des bals napoléoniens (1800-1820). Ce gant d’opéra blanc appelé également “débutante glove” s’impose dans les bals de débutantes de Londres à Vienne en passant par New York. Selon cette pratique, les jeunes filles de l’aristocratie sont présentées à la cour avant leur 18e anniversaire. Ce rite de passage signifie pour elles leur introduction officielle dans la haute société et les mondanités associées. Le gant est d’autant plus de rigueur que les robes sont à manches courtes ou sans manches, challengeant les règles associées à la pudeur. 

 

A l’instar du chapeau (capeline), l’usage du gant s’avère particulièrement codifié. Ainsi, si une femme est autorisée en intérieur à retirer ses gants pour manger ou boire, elle doit les conserver dans le cadre d’une réception ou lorsque qu’elle sort. 

 

Considérés comme les gants les plus coûteux, car nécessitant plus de matières, les gants d’opéra servent à renseigner de la position sociale comme à protéger la peau des agressions extérieures, en particulier celles du soleil. Ainsi, au XVIIIe siècle et au XIXe siècle, toute femme issue des classes sociales supérieures se doit de fuir autant que possible les rayons de cet astre du jour. Pour les membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, il s’agit alors d’arborer un teint d’une extrême pâleur pour ne pas dire cadavérique, signifiant à tous que la personne est dispensée par son statut du dur labeur dans les champs ou au grand air. A l’époque victorienne, avoir des mains petites, délicates et pâles contribuait à la définition des canons de beauté. Ainsi, les femmes pouvaient être tentées de porter des gants trop petits afin que leurs mains paraissent plus petites qu’elles ne l’étaient.

 

L’ambitieuse (The Political Woman) par James Tissot, 1909-1910, Albright–Knox Art GalleryFXD

 

Parmi les artistes qui vont faire du gant d’opéra un accessoire teinté de glamour au XIXe siècle, les historiens s’accordent à parler de l’actrice-chanteuse américaine Lilian Russell et de la “divine” Sarah Bernhardt. Cette dernière, complexée par ses bras qu’elle trouvait trop minces, a eu l’idée de les habiller. 

 

Au seuil de la première guerre mondiale, le gant d’opéra fait de la résistance dans les cercles privilégiés. Dans les années 50-60 il est au coeur des séries mode qui vont de pair avec l’avènement de la femme princesse avec Christian Dior. 

 

Au même moment, outre-Atlantique, le gant d’opéra est toujours bien en vue dans les lycées lors des Bals de Promo (Proms) tandis qu‘Hollywood transfigure l’image du gant d’opéra, l’érigeant en un attribut féminin aussi sophistiqué que scandaleusement sexy. C’est ainsi que Rita Hayworth, Marilyn Monroe ou encore Audrey Hepburn font du gant d’opéra l’outil indispensable de la showgirl doublé d’un instrument de fantasme avec les films Gilda (1946), Les Hommes Préfèrent les Blondes (1953) et Diamants sur Canapé (1961). 

 

Rita Hayworth dans la célèbre scène où elle retire ses gants d’opéra dans le film Gilda, 1946 © Columbia Pictures

 

Conférant une dimension dramatique incontestable, le gant d’opéra s’offre quelques coups d’éclat dans les décennies 80 et 90 aussi bien dans le milieu musical (Madonna, Paula Abdul…) que cinématographique, y compris dans les films d’animation (Qui veut la peau de Roger Rabbit, Pretty Woman, Bodyguard, Titanic, Anastasia…)

 

Résonance insoupçonnée avec les jeunes générations

 

Entre la série Hulu All’s Fair avec Kim Kardashian, la promotion du nouvel album de Taylor Swift, la collection Prada printemps-été 2026 et le mariage de Hailee Steinfeld, le phénomène du gant d’opéra, déjà réapparu dans la sphère médiatique au début des années 2020, n’est pas prêt de s’arrêter. Les experts parlent ainsi d’une hausse des ventes de +30% ces deux dernières années. 

 

Extrait de la campagne promotionnelle de l’album The Life of a Showgirl © Taylor Swift

 

Accessoire clé de la tenue de mariage du siècle dernier, le gant d’opéra réapparait alors même que l’érosion du nombre de mariages n’est plus à prouver. Ce symbole du Old Hollywood semble toutefois s’inscrire dans cette quête de nostalgie et d’évasion d’un réel perçu comme trop complexe et incertain. La série Netflix Les Chroniques de Bridgerton est en grande partie responsable de cet engouement renouvelé pour le long gant de soirée. 

 

Scène tirée de la série Les Chroniques de Bridgerton © Netflix

 

Cette année, la seule cérémonie des 82e Golden Globes a vu de nombreuses tenues de soirées accessoirisées de gants d’opéra, qu’il s’agisse d’Ariana Grande dans une robe champagne Givenchy, d’une Sydney Sweeney en Miu Miu ou encore de Kerry Washington en Balenciaga. 

 

© Dua Lipa

 

Représentant mésestimé du caché dévoilé prisé des meneuses de revue et des stars du burlesque comme Dita Von Teese, le gant d’opéra est désormais un accessoire de scène capable d’attirer le regard comme de mettre à distance. Ces dernières années, des stars comme Ariana Grande, Olivia Rodrigo, Tinashe, Meghan Trainor mais surtout Dua Lipa lui ont clairement donné ses lettres de noblesse. Des artistes comme Beyoncé et Rosalia se sont ainsi rapprochées de Maison Fabre, le gantier made in France. 

 

Enfin, les défilés de mode ne sont pas étrangers dans cette résurgence du gant d’opéra. Déjà pour sa collection automne-hiver 2019, Marine Serre avait trouvé une astucieuse manière de mettre en lumière son logo en forme de croissant de lune. Et Valentino qui le met à nouveau à l’honneur de sa dernière campagne, n’a pas attendu Alessandro Michele pour convoquer une silhouette très Old Hollywood et ce dès sa présentation printemps-été 2022. Pour sa dernière collection estivale, Prada a d’ailleurs donné le ton à une tendance amenée à devenir phare en 2026 : celle des gants d’opéra en cuir coloré. Cette variation du cuir vient ainsi compléter les autres matières déjà répandues, comme la soie, le mesh ou encore le nylon, que l’on retrouve chez des spécialistes comme Cornelia James

 

Défilé Prada Printemps-Eté 2026 © Prada

 

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Photo à la Une : Getty Images/Unsplash+

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