Depuis sa création en 1965, la lampe Pipistrello de l’architecte et designer italienne Gae Aulenti est devenue bien plus qu’un simple luminaire : un symbole de l’histoire du design moderne et une pièce recherchée dans les intérieurs du monde entier. Alliant innovation technique, sensibilité sculpturale et expression organique, elle incarne l’esprit inventif de l’après-guerre italien et continue d’éclairer les espaces comme un objet intemporel.
1965 : une commande pour Olivetti et une lampe qui “fait architecture”
Dans les années 1960, l’Italie est au centre d’une véritable révolution créative. Après le rationalisme sévère de l’après-guerre, une génération de designers cherche à explorer des formes plus expressives et sensibles. Gae Aulenti s’inscrit pleinement dans cette tendance.
Dès ses premières esquisses, Aulenti souhaitait que ce luminaire évoque la fluidité et le mouvement de la nature : un objet vivant plutôt qu’un simple appareil fonctionnel. Il ne s’agit pas d’une forme placée au hasard, mais d’un design organique inspiré par l’observation des formes naturelles, une façon de mêler art, nature et technologie dans un seul objet.

La Pipistrello naît en 1965, sous le crayon de Gae Aulenti, dans un contexte très précis : l’aménagement de showrooms Olivetti, notamment à Paris (et aussi à Buenos Aires, selon l’éditeur). L’idée n’est pas de poser “une jolie lampe” dans un coin, mais de créer un objet capable de participer à l’espace : présent, sculptural et pourtant utile au quotidien.
Dès l’origine, la Pipistrello brouille les catégories : ni vraiment lampe de table, ni tout à fait lampadaire, alors que sa hauteur varie et qu’on la pose aussi bien au sol que sur un meuble. Le Mag du Monde résume très bien cette singularité : elle “volette” d’un endroit à l’autre, changeant de rôle selon la pièce et l’usage.
Sa silhouette : une chauve-souris… et un parfum d’Art nouveau

Son nom dit presque tout : pipistrello signifie chauve-souris en italien, et l’abat-jour évoque des ailes déployées. Mais l’inspiration ne s’arrête pas au clin d’œil animalier. Plusieurs sources soulignent que la lampe tranche avec le rationalisme strict des années 1960 : courbes rebondies, sensualité des volumes, une sorte de retour du décoratif — souvent rapproché d’un esprit Art nouveau, mais traduit en langage industriel.
Visuellement, tout est affaire de contraste : un socle conique très stable, une tige télescopique presque technique, et au sommet une “corolle” opale, douce, qui transforme la lumière en halo. La lampe Pipistrello est un jeu de construction composé d’un tube en métal télescopique en acier inox satiné permettant de hisser l’appareil de 66 cm à 86 cm de hauteur, d’une base en aluminium peint, d’un abat-jour rigide en méthacrylate blanc opalescent de 55 cm d’envergure.
Quand la technologie de l’époque freine… puis libère l’idée
L’une des anecdotes les plus parlantes, parce qu’elle est racontée par l’éditeur lui-même, tient en une phrase : le concept était si ambitieux que la technologie de l’époque n’était “pas encore mûre”. Le mécanisme télescopique plus la forme complexe du diffuseur posaient de vrais défis de fabrication.
C’est là qu’entre en scène Elio Martinelli, fondateur de Martinelli Luce, une entreprise qui, à l’époque, voulait renouveler sa gamme de luminaires en intégrant des créations avant-gardistes. Identifié comme un précurseur du moulage en méthacrylate (ce plastique opalescent qui deviendra la signature de l’abat-jour) et avant de trouver la solution industrielle, l’éditeur raconte une succession d’essais et de recherches. En effet, les techniques de fabrication disponibles à l’époque ne permettent pas encore de produire en série l’abat-jour original en méthacrylate opalin combiné à une structure télescopique, une innovation audacieuse pour l’époque.
En 1967, deux ans après sa conception, la Pipistrello est enfin lancée. Malgré une introduction modeste sur le marché, elle devient rapidement un objet culte.
Petites histoires : carnet, nuits blanches et lampe “désossée”
Parmi les anecdotes qui reviennent souvent, il y en a une particulièrement savoureuse, documentée par le magazine spécialisé IDEAT : en 1965, Aulenti présente son projet “dessiné sur une feuille de cahier” à Elio Martinelli – qui répond immédiatement “oui”.
Le même magazine rapporte aussi un souvenir transmis par Emiliana Martinelli (la fille d’Elio) : son père aurait multiplié les tests et passé des “nuits blanches” à expérimenter le méthacrylate et la diffusion de lumière. Elle évoque ainsi des essais réalisés avec une Pipistrello “désossée” pour rester fidèle au dessin d’origine.
Enfin, Sergio Camilli (fondateur de Poltronova) aurait suggéré à Gae Aulenti de s’adresser à Martinelli pour résoudre le défi technique.
Un design “nomade” avant l’heure : Pipistrello : la lampe qui a redéfini la lumière
Si la Pipistrello traverse les décennies, ce n’est pas seulement grâce à sa silhouette culte : c’est aussi parce qu’elle anticipe nos usages modernes grâce à des caractéristiques très contemporaines telles que la hauteur réglable, quatre sources lumineuses sous l’abat-jour, pour une lumière puissante mais adoucie par l’opale, des évolutions techniques récentes avec le passage aux LED, et même un modèle permettant de faire varier l’intensité, apparu en 2020.

Côté style, la Pipistrello a su évoluer sans jamais renier son identité. Initialement proposé en brun, son piètement s’est décliné au fil du temps dans une riche palette de finitions et de coloris, jusqu’aux récentes éditions anniversaires — dont une version blanc mat, lancée en 2025 à l’occasion de son 60ᵉ anniversaire. À la fois essentiel et sophistiqué, le blanc sublime la pureté des lignes emblématiques de la Pipistrello, tout en réaffirmant la modernité de sa beauté intemporelle.
Reconnaissance et patrimoine : l’objet muséifié
Gae Aulenti (1927–2012) fut une figure majeure de l’architecture et du design italiens. Son travail, souvent caractérisé par une capacité à marier tradition et modernité, a contribué à définir le design italien du milieu du XXᵉ siècle.
La Pipistrello est sans doute son œuvre la plus accessible au grand public, un pont entre discipline architecturale et design domestique, entre utilité et poésie.
La Pipistrello n’a pas seulement trouvé sa place dans des intérieurs privés et des hôtels design : elle est entrée dans les collections permanentes de musées internationaux, dont le Museum of Modern Art (MoMA) à New York, preuve de sa valeur culturelle et artistique.
Elle a aussi été exposée dans de grandes rétrospectives consacrées au design italien du XXᵉ siècle, affirmant sa place comme l’un des succès majeurs de ce dernier à l’époque post-moderne.
Quand la Pipistrello rencontre le cinéma
Au-delà du monde du design, la Pipistrello a même franchi les frontières du septième art. On la voit ainsi incorporée dans la scénographie du film Douleur et Gloire (Dolor y gloria) réalisé par Pedro Almodóvar en 2019, où elle apparaît dans l’appartement du personnage principal.

Cette apparition n’est pas anodine : Almodóvar, cinéaste connu pour son sens du détail visuel, utilise souvent des objets de design emblématiques pour ses décors. La présence de la Pipistrello dans le film souligne à la fois un goût esthétique affirmé et la capacité de cette lampe à s’intégrer à des univers narratifs riches.
Autre clin d’œil parfait : la Pipistrello apparaît dans le film The Batman (2022) – notamment dans l’univers du Pingouin, à l’Iceberg Lounge – un “cameo” (brève apparition) presque trop évident pour une “chauve-souris” du design.

Plus de 60 ans après sa création, la Pipistrello reste une référence incontournable du design industriel. Sa silhouette unique, son rapport subtil à la lumière, et sa capacité à traverser les époques et les styles en font une pièce qui continue d’éclairer non seulement des pièces, mais aussi l’histoire du design contemporain. C’est un témoignage vivant de l’innovation, de la créativité et de l’élégance intemporelle – l’un de ces objets rares qui, comme les films dans lesquels ils apparaissent, s’inscrivent durablement dans notre imaginaire.
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Photo à la Une : © Martinelli Luce