Elle a formé des couples tout en décevant une partie de sa communauté. L’application Tinder ne cesse de faire débat sur sa véritable motivation à honorer l’amour. Pour autant, elle continue d’être massivement utilisée par 70 millions d’utilisateurs.
Il est loin le temps où l’on flirtait en soirée entre amis ou avec un collègue de travail. Encore plus loin celui où l’on cherchait une épouse au bal. Depuis l’arrivée des applications de rencontre, nul besoin de sortir de chez soi pour rencontrer l’amour, un amant ou une bonne compagnie. A la fin des années 90 et au début du XXIème siècle, des entreprises ont l’idée de déplacer les petites annonces de rencontre sur papier pour les mettre à l’heure du digital. L’américain Match.com ouvre la danse, suivis par eHarmony ou encore OkCupid. En France, il faudra attendre Meetic en 2001, un site pensé par Marc Simoncini, au succès fulgurant. Six ans plus tard, le marketing viral d’AdopteUnMec continue de populariser le nouveau phénomène. Ces premiers sites frayent le chemin des échanges numériques et de cette nouvelle forme de dating. Mais avec l’arrivée massive des smartphones, tout se transforme et s’accélère.
Tinder, le mastodonte de la rencontre en ligne
En 2012 à Los Angeles, Sean Rad, Joe Munoz, Justin Mateen, Alexa Mateen, Dinesh Moorjani, Jonathan Badee et Whitney Wolfe Herd lancent l’application Tinder, au sein du groupe spécialisé dans les rencontres en ligne IAC/Match Group. Le petit groupe révolutionne le système avec une interface ludique et intuitive, ainsi qu’un système de géolocalisation pour afficher des membres non loin de l’utilisateur. On découvre alors le swipe, le fait de glisser à droite pour aimer un profil, et à gauche pour le passer. Photos, description et centres d’intérêts sont mentionnés pour trouver LA personne qui nous convient en un rien de temps. Un like réciproque donne le fameux match, engageant sur une conversation.

En 2013, Tinder comptait déjà des millions de swipes par jour, notamment sur les campus universitaires américains où il a été testé. L’application s’étend rapidement à d’autres marchés et ajoute une variété de fonctionnalités payantes, lui permettant de dégager un chiffre d’affaires. Tinder Plus, Tinder Gold et Super Likes font alors leurs apparitions. La promesse ? Permettre aux personnes ayant peu de match, ne rencontrant pas quelqu’un ou souhaitant plus d’échanges de booster leur profil et l’usage de l’application.
Copié et concurrencé par Hinge, Bumble, Happn ou encore Once, Tinder promet aussi une pluralité de rencontres. Du grand amour à l’échappée d’une nuit en passant par une sortie sans prise de tête, tout le monde, en théorie, peut y trouver son compte.
Attirer les jeunes
Et pas question de ne se limiter qu’à des profils de plus de 40 ans. Alors que les anciens sites de rencontres pouvaient être perçus comme ringards par la jeune génération, Tinder fait le ménage sur ses a prioris pour attirer cette cible. L’application s’adresse ainsi principalement aux 18-35 ans, avec un langage direct, humoristique et parfois provocateur. Le logo flamme donne le ton, le design parfaitement adapté aux smartphones convainc. Les campagnes sont souvent basées sur des micro-histoires, et Tinder surfe sur l’évolution des comportements d’une jeunesse ultra connectée.

Passer beaucoup de temps sur son écran est devenu banal, alors pourquoi ne pas en profiter pour faire des rencontres ? Le géant du dating profite aussi de l’anxiété sociale de plus en plus prégnante, de la timidité et d’interactions sociales 3.0 pour affirmer son engagement à briser la solitude. Le confinement est venu asseoir cette position où les applications étaient presque les seuls moyens de parler avec un inconnu.
Cette vision fonctionne très rapidement. Plus aucune honte à être sur Tinder puisque tout le monde y est : l’application est installée sur le téléphone à côté d’autres réseaux sociaux. En 2025, Tinder compterait environ 70 millions d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde, et 9,6 millions d’abonnés payants. Les utilisateurs effectuent environ 1,6 milliard de swipes par jour, générant environ 26 millions de matchs quotidiens.
Scandales à l’affiche
Si, sur le papier, Tinder a révolutionné et anticipé les nouvelles formes de discussions digitales, de nombreux scandales sont venus entacher cette position de cupidon. En interne, plusieurs affaires d’harcèlement sexuel ont troublé l’ordre établi. L’application a aussi été accusée de violer la vie privée de ses membres et de ne pas assez protéger les données personnelles.
Mais c’est aussi sa conception en elle-même qui fait débat. En 2024, une plainte a été déposée aux États-Unis contre Match Group (propriétaire de Tinder, Hinge, etc.) : les plaignants accusent l’entreprise de concevoir ses apps avec des fonctions manipulatrices pour rendre les utilisateurs “accros”, les poussant à acheter des abonnements ou des fonctionnalités payantes, tout cela au détriment de leur bien-être ou de leur recherche sincère d’une relation. En d’autres termes : une interface “ludique” favorisant l’usage compulsif. Tinder mise aussi sur le portefeuille masculin. En effet, avec un ratio de 8 hommes pour 2 femmes, la plateforme encourage notamment ces messieurs à mettre de l’argent pour avoir le plus de chance possible de rencontrer les bons profils.

D’autres membres estiment que le système du swipe créé un hypermarché de l’amour où chacun devient un produit perdu dans une masse infinie. Beaucoup reprochent aussi à la plateforme de favoriser les “beaux” profils au détriment des personnes jugées moins attrayantes par l’algorithme mais aussi des minorités raciales et des personnes trans, ce qui peut introduire une “cupidité superficielle” ou rendre les connexions moins profondes.
D’autant plus que les e-rencontres viennent fausser les interactions dans la vie réelle, tout étant plus facile avec des messages parfois plus dans une stratégie de séduction qu’une conversation fluide en IRL (in real life). Difficile aussi de faire le tri entre les profils sérieux et ceux tournés vers une escapade charnelle, affaiblissant la destinée amoureuse de l’application. En clair : un cercle vicieux entre swips presque industriels, échanges répétitifs et alchimie faussée, accroissant finalement la déception et la solitude des membres. Pour le plus grand bonheur de Tinder qui garde ainsi ses utilisateurs célibataires actifs…

Du petit au grand écran
Ce côté “fake” a notamment été mis sur le devant de la scène dans L’Arnaqueur de Tinder, un documentaire Netflix sorti en 2002. On y suit des femmes tombées sous le charme de l’homme “parfait”, à savoir riche, beau et attentionné, qui n’est en réalité qu’un escroc demandant de l’argent à ses nombreuses prétendantes pour assurer son train de vie. Le film a connu un grand succès, avec 166 millions d’heures vues en 28 jours, et a encouragé les membres de l’application à rester prudents et vigilants dans leurs e-rencontres.

Dans le même registre, Fake est une série dramatique diffusée en 2024 qui suit une rédactrice de magazine pensant avoir trouvé l’âme sœur lorsqu’elle rencontre un éleveur prospère sur une application de rencontre. Mais qui découvre plus tard qu’il n’est pas tout à fait ce qu’elle avait cru.
L’épisode 4 de la saison 4 de Black Mirror, Hang the DJ, met en avant Amy et Frank, deux célibataires, qui testent « The System », une application de rencontres enchaînant les relations temporaires pour trouver la correspondance idéale. Après un premier rendez-vous marquant, ils sont séparés et commencent à remettre en question l’algorithme et leur liberté de choix à la suite de liaisons sans éclat.
En septembre est aussi sorti Swiped, un film de Rachel Lee Goldenberg qui retrace le parcours de Whitney Wolfe Herd : diplômée, elle perce dans l’univers à prédominance masculine de la tech, co-fonde Tinder, mais quitte l’entreprise en raison de comportements sexistes et de harcèlement. Elle fonde alors Bumble, une appli de rencontres qui met les femmes au premier plan. Le film montre sa lutte pour réinventer les codes des apps de rencontres, et comment elle finit par devenir, par la force de son seul talent, l’une des plus jeunes milliardaires.
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