A Venise, Chahan Minassian redonne vie à la demeure Fortuny, la belle endormie de la lagune

Chahan Minassian transforme l’ancienne résidence de la comtesse Gozzi en une maison-galerie d’art que l’on peut découvrir sur rendez-vous. Il nous ensorcelle en mêlant aux créations de Mariano Fortuny son propre design et des œuvres de Pierre Sabatier, de Harumi Klossowska de Rola et d’Emilio Martinez. La visite privée de LUXUS MAGAZINE.

 

Le vaporetto nous conduit sur l’île de la Giudecca, la plus proche et la plus grande île de Venise. A l’opposé du mythique Hôtel Cipriani, nous longeons le canal, puis sonnons à la porte d’un imposant bâtiment de brique. Le nom se lit en majuscule, de loin : Fortuny. Il faut vraiment lever la tête pour l’apercevoir. Nous voilà accueillis pour une visite privée. 

 

La façade de la manufacture Fortuny sur l’île de la Giudecca, à deux pas des anciens moulins à farine «Molino Stucky» ©Guido Malara

 

Ici se cache une superbe maison de trois étages, avec vue sur la lagune. Elle est agrémentée d’un jardin luxuriant de cinq hectares et d’une immense piscine, jouxtant la célèbre manufacture de tissus Fortuny, à deux pas des anciens moulins à farine « Molino Stucky » convertis en un hôtel de la chaîne Hilton

 

Le luxuriant jardin et l’immense piscine de la maison Fortuny ©Giacomo Blanco

 

Porte close depuis le décès de la Comtesse Gozzi en 1994, cette maison conservait quelque chose d’infiniment mystérieux. 

 

Mais trois décennies plus tard, l’architecte d’intérieur Chahan Minassian a réveillé la belle endormie de la lagune, à la demande de ses propriétaires. 

 

Rideau d’aluminium «Tour Nobel» de Pierre Sabatier, «The festin» d’Emilio Martinez, méridienne Chahan design, tapis en soie et jute Chahan design, table basse Chahan design & Peter Lane ©Corine Moriou

 

Après seulement un an de travaux, la bâtisse est apparue superbement transformée, lumineuse dans ses habits de demeure design et luxueuse, où il fait bon vivre, lors de la Biennale d’Art 2024. Avec de nouvelles touches artistiques, elle s’est bonifiée (comme les bons vins) pour la Biennale d’Architecture 2025.

 

Mais pourquoi avoir choisi le franco-libanais Chahan Minassian ?

 

Il est vrai que le fondateur de la galerie Chahan à Paris s’est fait remarquer par son don pour sublimer les joyaux vénitiens comme l’abbaye de San Gregorio, les palazzi Contarini Michiel, Corner Spinelli et Giustinian Brandolini, l’une des récentes résidences de Diane von Fürstenburg. 

 

Il a aussi fait des prouesses à Paris, à l’Hôtel de Crillon (le bar « Les Ambassadeurs », le restaurant, les suites Bernstein et Louis XV), et au Pavillon Ledoyen, avec un mobilier et des luminaires réalisés sur mesure dans des environnements réinterprétés. 

 

Chahan fait revivre le Palazzina Fortuny, une demeure de légende, dans l’esprit du XXIème siècle

 

A la fois designer, ensemblier, antiquaire, collectionneur (et oui tout cela !), Chahan a un « œil » vif, précis qui englobe les problématiques d’un espace. Il en fait un lieu unique grâce à un mobilier, des œuvres d’art et des tissus d’exception. Il ne crée pas un décor, mais fait éclore une atmosphère. 

 

C’est donc tout naturellement qu’on lui a confié cette mission périlleuse de restaurer et faire revivre le Palazzina Fortuny, une demeure de légende, dans l’esprit du XXIème siècle. 

 

Ayant élu domicile à Venise il y a six ans, Chahan incarne une nouvelle facette de la ville flottante. Celle-ci attire sur ses rives de plus en plus de résidents internationaux. La Sérénissime n’est pas seulement une cité touristique, mais elle devient un phare culturel pour les artistes et entrepreneurs du monde entier. Ils aiment s’y retrouver à l’occasion d’évènements prestigieux … ou tout simplement pour le plaisir, plusieurs fois par an.   

 

A près d’un siècle d’intervalle, Fortuny et Chahan partagent de nombreux points communs : la résilience suite à une enfance accidentée, le goût des cités ouvertes à des influences cosmopolites, la passion pour la recherche artistique pointue, l’amour des œuvres d’art et de collections d’antiquités. 

 

Mariano Fortuny, un génie du beau, des tissus, de la mode, de la lumière, des décors…

 

On ne racontera jamais assez l’incroyable destinée de Mariano Fortuny y Madrazo, un artiste d’une inventivité hors pair. Doté d’un si joli nom, comment pouvait-il ne pas faire fortune ? Alors qu’il naît en 1871 à Grenade au sein d’une famille d’artistes renommée, son père décède subitement alors qu’il a trois ans. Un drame qui marquera toute sa vie. Il déménage avec sa mère, d’abord à Paris où il se forme, puis à Venise. 

 

Mariano Fortuny devant son chevalet DR

 

C’est dans la cité des Doges, ville à la croisée des cultures occidentale et orientale, qu’il puise son inspiration et s’impose comme un artiste et un inventeur prolifique. 

 

Avec son épouse, sa muse et sa collaboratrice Henriette Negrin, rencontrée à Paris lorsqu’il a 26 ans, il s’installe au Palazzo Pesaro degli Orfei, aujourd’hui le musée Mariano Fortuny y Madrazo. Ils montent ensemble un atelier dont les créations séduisent les amoureux du beau, les artistes, l’élite européenne. 

 

En 1919, Fortuny achète à Gian Carlo Stucky une usine sur l’île de la Giudecca pour produire des tissus imprimés d’ornements précieux et sophistiqués. Il donne libre cours à sa créativité avec des étoffes aux reflets d’or et d’argent, fabriquées avec de la poudre métallique. Il crée des motifs aux accents byzantins, coptes, persans ou japonisants sur le coton, la soie, le velours.   

 

La décoratrice américaine Elsie McNeill Lee, devenue la comtesse Gozzi, héritière de l’entreprise Fortuny DR

 

A sa mort en 1949, son épouse Henriette, qui n’a pas d’enfant, lègue l’entreprise à la décoratrice américaine Elsie McNeill Lee. Le mariage d’Elsie avec le comte Alvise Gozzi fait entrer cette singulière femme d’affaires dans le gotha de la Sérénissime. Elle s’installe dans la maison qui jouxte les ateliers et la décore de manière bourgeoise et cossue, selon les goûts à l’époque dans la haute société.  

 

Le showroom de Fortuny à Venise ©Colin Dutton

 

 

Les frères Maury et Mickey Riad, aujourd’hui respectivement PDG de l’entreprise et directeur artistique, héritent de l’entreprise de leur père Maged Riad, en 1998. Celui-ci avait racheté Fortuny à la comtesse Gozzi dont il était le fidèle confident. 

 

« L’entreprise Fortuny est une affaire familiale de 35 salariés à Venise, avec un showroom à New-York. Sa notoriété internationale fait parfois oublier qu’il s’agit d’une petite structure », souligne Vittoria Roggio, la directrice des ventes Fortuny. 

 

Si les tissus sont de renommée mondiale, l’enseigne Fortuny reste fragile. La marque a traversé le temps en gardant jalousement ses secrets de fabrication de tissus précieux. Personne n’a jamais eu le droit de pénétrer dans le saint des saints de l’atelier de création. Seul le showroom se visite sur rendez-vous. Les professionnels de la décoration, mais aussi les particuliers, peuvent y acheter des tissus, des coussins, de la vaisselle aux motifs Fortuny… 

 

La vaisselle aux motifs Fortuny ©Corine Moriou

 

La Glass Week Venice 2025 met en lumière la formidable collaboration Fortuny + Chahan

 

Nouveau temps fort à Venise, la Glass Week Venice 2025, du 13 au 21 septembre, met en lumière la formidable collaboration Fortuny + Chahan pour ceux qui ne l’ont pas encore découverte. C’est l’occasion de remarquer en avant-première les lampes Zigzag en verre de Murano de Chahan design. 

 

Les invités de prestige et les visiteurs curieux virevoltent d’une pièce à l’autre, empruntant le majestueux escalier pour monter dans les trois étages de la maison. On y remarque un magnifique lustre en verre de Murano signé Chahan. 

 

Le majestueux escalier qui permet l’accès aux trois étages de la maison Fortuny avec un lustre à rayures en verre de Murano signé Chahan, la sculpture en étain «Ailes» de Pierre Sabatier et des chaises d’Adrian Pearsall ©Corine Moriou

 

Des salons aux chambres en passant par les boudoirs, on admire le mobilier imaginé par Chahan : des canapés avec une nouvelle collection de tissus «Armonia», des tables basses en cube de verre de Murano et bronze, des créations de luminaires et appliques là encore en verre de Murano, des tapis moelleux en soie et laine tissés à la main… 

 

Une vision de la beauté qui transcende le temps et les tendances «mode». 

 

Il s’agit de vivre dans un cocon à la fois élégant et confortable. La maison n’est-elle pas aussi « un peu » la résidence des frères Riad ? 

 

Panneaux en cuivre martelé «Cosmos» de Pierre Sabatier, canapé Chahan avec un tissu Fortuny de la collection «Armonia», table en bronze et verre de Murano «Canal Grande» Chahan design, lampes «Ribbed» en verre de Murano Chahan design, paire d’appliques Chahan design en verre de Murano ©Corine Moriou

 

Un hommage à l’art brutaliste qui rehausse une demeure design

 

Lors de l’ouverture de la Biennale d’Architecture 2025, Chahan a fait entrer en scène l’artiste Pierre Sabatier, ce fou de métal qui a notamment poétisé les architectures de béton des trente glorieuses. Il a aussi mis en valeur Harumi Klossowska de Rola, la fille du peintre Balthus, dont la sculpture avec des animaux au ventre creux interroge et séduit. 

 

C’est un hommage à l’art brutaliste qui rehausse une demeure design agencée avec des meubles aux formes arrondies, des tentures souples et soyeuses, des tapis épais et moelleux. 

 

On aime les grandes toiles de l’artiste Emilio Martinez, né au Honduras, qui apportent une touche de couleur et un monde de fantasmes à des pièces orchestrées autour d’une sobriété étudiée. 

 

Le mobilier, les œuvres d’art, les tissus forment un très séduisant mariage et créent une atmosphère chaleureuse empreinte d’un luxe sans ostentation. On se plaît à imaginer une pièce de cette maison-galerie dans son propre environnement. Qu’à cela ne tienne ! Tout ici est à vendre. 

 

Sculpture de Harumi Klossowska de Rola en bronze et feuilles d’or, chaises de design américain des années 60, «Pendulum» en bronze d’Amir Smonik, bout de canapé en céramique de Peter Lane ©Corine Moriou

 

De quelle nouvelle conquête pouvait rêver Chahan? Le designer vient de créer sa première collection de tissus Fortuny intitulée «Armonia», en harmonie avec le passé de la célèbre entreprise vénitienne. Sa palette de nouvelles couleurs et de combinaisons de tons intègre le bronze, le cristal de roche, l’ardoise … Mariano Fortuny serait fier de lui.

 

Sculpture de Harumi Klossowska de Rola en bronze et feuilles d’or, chaises de design américain des années 60, «Pendulum» en bronze d’Amir Smonik, bout de canapé en céramique de Peter Lane ©Corine Moriou

 

« Cette collaboration est une nouvelle étape, explique Mickey Riad. Nous explorons de nouvelles idées et des procédés innovants qui perpétuent l’héritage de Mariano Fortuny. Notre sensibilité s’inscrit dans le design actuel sans perdre l’essence de ce que représente Fortuny; ce qui est si unique. Travailler avec Chahan permet ce parfait équilibre. » 

 

L’architecture des palais, la patine du temps sur la pierre, les reflets de la lumière sur la lagune restent les principales stars de Venise, la ville flottante qui inspire fortement les artistes. A quatre mains, Fortuny et Chahan subliment l’art de vivre à la vénitienne. 

 

Lire aussi : Venice Glass Week 2025 : Sigrid de Montrond ouvre le rideau sur l’artiste Maria Grazia Rosin, au Palazzo Bragadin

 

Photo à la Une : Chahan Minassian, l’architecte d’intérieur et Mickey Riad co-propriétaire et directeur artistique de l’entreprise Fortuny au Palazzina Fortuny ©Brenda Nusenovich

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