Le dernier opus de Thierry Klifa, présenté Hors Compétition au dernier Festival de Cannes et ce 29 octobre dans les salles, a pris le parti de faire rire avec une histoire fortement inspirée de l’affaire Bettencourt. Le résultat est clivant, même si l’interprétation des deux principaux rôles campés par Isabelle Huppert et Laurent Lafitte fait plutôt l’unanimité.
La Femme la plus riche du monde, main basse sur le magot…
Le titre (et sous-titre) du dernier film du réalisateur mais aussi journaliste et scénariste Thierry Klifa (Les rois de la piste, Tout nous sépare, Une vie à t’attendre…), présenté Hors Compétition au dernier Festival de Cannes et qui sort dans les salles ce mercredi 29 octobre, annonce bien la couleur : cette comédie, librement inspirée de l’affaire Bettencourt, ne fait guère dans la nuance.
Le fil du comique plutôt que celui du tragique
Et plutôt que de retracer fidèlement une histoire vraie ayant déjà donné lieu à une série documentaire Netflix (plus sobrement intitulée L’Affaire Bettencourt,) sortie en 2023, il s’agit cette fois-ci plutôt de faire rire… Le film opte ainsi de tirer le fil du comique plutôt que sur celui du tragique, pourtant également présent dans ce cas avéré d’abus de faiblesse. Et dont a été victime en fin de vie Liliane Bettencourt, l’héritière de l’Oréal, considérée pendant dix ans la femme la plus fortunée au monde par le classement Forbes et décédée à 94 ans le 21 septembre 2017.
Car même si les auteurs invoquent le « respect de la vie privée, de la mémoire des morts et de la réputation des vivants » et le fait « qu’à leur vision subjective d’événements rapportés se mêlent des éléments de pure fiction issus de leur imagination », tout le monde (sauf ceux qui ont vécu dans une grotte ces dix dernières années) aura compris le sujet d’inspiration du film.
Le cœur du scénario ?
Incarnée par une Isabelle Huppert, toujours impeccable dans les rôles de grande bourgeoise coincée, Marianne Farrère est la richissime héritière d’un véritable empire, le groupe de cosmétiques baptisé Windler et double cinématographique du Numéro Un mondial du luxe, l’Oréal.
Abus de faiblesse
Comme la vraie Liliane Bettencourt, l’héroïne blasée s’entiche d’un personnage à la fois brillant, impertinent et totalement dépourvu de scrupules, le photographe et écrivain Pierre-Alain Fantin, incarné par le talentueux Laurent Lafitte, lequel avait lui-même interprété une autre grande fortune sur grand écran pour Netflix, un certain Bernard Tapie. Tout le monde aura évidemment reconnu son modèle “In Real Life” : l’intriguant François-Marie Banier, condamné en 2016 à quatre ans de prison avec sursis et à une amende de 375 000 euros pour abus de faiblesse.
Pierre-Alain Fantin va ainsi réveiller, avec ses bouffonneries, le quotidien de cette “pauvre aïeule fortunée mais désenchantée”, version revisitée de “la pauvre petite fille riche”.
L’amuseur aux relents de gigolo platonique (qui préfère d’ailleurs la gent masculine) promet à sa nouvelle amie de l’aider « à déverrouiller tout ce qui est verrouillé en elle” tandis qu’elle lui répond avec gratitude, « grâce à vous, c’est comme si je revivais »..
L’affaire aurait pu en rester là si elle ne tournait pas à un comportement condamnable, tirant partie de la vulnérabilité de la vieille dame “indigne”…
Quand on aime, on ne compte pas…
En parfaite adepte de l’adage “quand on aime, on ne compte pas”, Marianne Farrère va en effet faire bénéficier à son protégé de largesses financières que ne goûtent guère son mari Guy (interprété par André Marcon) et sa fille, alias Marina Foïs, (alias la vraie Françoise Bettencourt) et dont le physique sage et les grosses lunettes sont des indices sans ambiguïté.
Le majordome (Raphaël Personnaz) est, lui, la version moderne de celui de Downton Abbey, fidèle d’entre les fidèles et protégeant mieux que quiconque ses patrons…
Sauf qu’un élément va corser le scénario, à savoir le passé politique du mari de Marianne Farrère, que la famille n’a pas envie de voir à la une de la presse… Le passé trouble d’André Bettencourt, né en 1919 et décédé en 2007, avait lui-même été évoqué dans les médias. Dans sa vingtaine, il a été membre de la Cagoule, un mouvement d’extrême droite, (et auquel a aussi appartenu Eugène Schueller, le fondateur de l’Oréal), puis avait collaboré avec le journal antisémite la Terre Française. Il parlera ensuite d’erreurs de jeunesse.
Une version clivante
Au final, on peut imaginer que cette version de l’affaire Bettencourt ne plaira guère à ses proches survivants, alors que le réalisateur parle “ d’une histoire de famille bouleversante, avec ses secrets, son passé enfoui, et un contexte historique encore trop peu exploré en France : celui de ces grandes familles industrielles, dont une partie du pouvoir s’est aussi construite sur des zones d’ombre, la collaboration notamment ».
« Le fameux ‘d’après une histoire vraie’ semble toujours une promesse pour le spectateur futur. Mais les acteurs trouvent la liberté dans la fiction. Ici, il s’agit de faire émerger une vérité affective, la nôtre, celle des interprètes, plus intime, de proposer un autre regard« , a pour sa part confié Isabelle Huppert.
Face à ce traitement revendiqué comme volontairement subjectif, la critique est très partagée sur ses qualités.
Pas convaincu du tout, Télé Loisirs parle ainsi d’un résultat “qui tourne trop souvent à la farce outrancière”.
Un film plus divertissant que profond…
Le Figaro qualifie, lui, le film de “plus divertissant que profond” avec “une Isabelle Huppert très rigide”.
En revanche, Télérama salue “un drame chez les grands bourgeois à la mise en scène au cordeau” et un “duo Huppert-Lafitte impeccable”.
Le Parisien trouve que le long métrage de Thierry Klifa fait rire méchamment et que le jeu d’Isabelle Huppert est “comme toujours admirable”.
A la manière de Molière ?
Franchement dithyrambique, AvoirAlire.com estime que “Thierry Klifa aime les (grands) acteurs” et que “cela se voit !”. Il a vu dans l’opus du réalisateur “un film qui rappelle par bien des aspects le meilleur du cinéma d’Ozon”, “une comédie dramatique enlevée et jouissive sur le scandale revisité de l’affaire Liliane Bettencourt” devenue “un sujet joyeux, sans jamais se moquer des personnages et situations, à l’exception naturellement du photographe exubérant et insupportable”.
Tout aussi enthousiaste, France Info estime que “Thierry Klifa introduit une dimension humaine aux personnages d’une histoire réelle passée à la moulinette médiatique, et revisite le film social en l’attaquant par le haut de l’échelle”. A ses yeux, “ni caricatural, ni moralisateur, La Femme la plus riche du monde est un film réjouissant et engagé, qui met en scène un milieu, mais surtout les drames et les passions humaines, universels, à la manière de Molière”.
Sauf qu’à l’inverse d’Harpagon, la femme la plus riche du monde préfère largement s’amuser qu’à protéger sa cassette…
Thierry Klifa n’est pas le premier à faire allusion sans le citer directement à l’Empire L’Oréal : bien avant lui en 2016, Frédéric Beigbeder sortait l’Idéal, lequel était adapté de son roman « Au secours, pardon » (2007).
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Photo à la Une : © Manuel Moutier