Le jour où la trad wife française a pu enfin s’émanciper financièrement de son mari

Le 1er février 1966 marque l’entrée en vigueur de la « Loi Foyer » du 13 juillet 1965, via laquelle la France rompait enfin avec des siècles de tutelle maritale en permettant à la femme mariée d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son mari. Une telle commémoration n’est pas qu’affaire d’ouverture de carnet de chèque : c’est la naissance juridique de la femme moderne. Retour sur une émancipation qui, de Paris à New York en passant par les pays en développement, a transformé le visage du monde.

 

Si dans les années 1950, la figure de la femme au foyer s’impose, les Sixties vont dynamiter les carcans de la trad wife d’alors. En 1965, cette libération de la condition féminine en France passe par la possibilité pour le « sexe faible » d’ouvrir un compte bancaire sans le consentement du mari. Une véritable révolution pour celle qui était cantonnée aux tâches domestiques à une époque où le Pater Familias contemporain (hérité de la Rome antique) régnait d’une main de maître sur le foyer.

 

1965 : la Fin de « l’obéissance » et le triomphe de la Loi Foyer

Avant cette date charnière, le quotidien des Françaises était régi par le Code civil napoléonien de 1804. L’article 213 était sans équivoque : « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari ». La femme mariée était frappée d’une véritable incapacité juridique, traitée comme une mineure incapable de gérer ses propres affaires sans le veto de son époux, « chef et administrateur » du patrimoine commun.

 

Sous l’impulsion de Jean Foyer, alors garde des Sceaux, et grâce à la plume du juriste Jean Carbonnier, la loi du 13 juillet 1965 vient dynamiter ces vieux piliers. Elle apporte trois révolutions majeures. Tout d’abord, l’autonomie bancaire et salariale : la femme peut enfin ouvrir un compte en son nom propre et exercer un emploi salarié sans l’autorisation de son mari. Ensuite, la réforme des régimes matrimoniaux : on passe de la « communauté de meubles et acquêts » à la « communauté réduite aux acquêts ». Le régime dotal, vestige d’une époque où l’époux jouissait des biens de sa femme, est supprimé. Et enfin, l’indépendance commerciale : la femme peut désormais exercer un commerce séparé de celui de son conjoint sans que ce dernier puisse s’y opposer.

 

Un contexte de transition : entre prudence et progrès

Il est fascinant de noter qu’en 1965, le gouvernement Pompidou – exclusivement masculin – avait lancé un sondage pour s’assurer que l’opinion publique accepterait qu’une femme signe ses propres chèques. Si la loi entre en vigueur le 1er février 1966, elle reste une étape de transition.

 

En effet, en 1965, le mari demeure officiellement le « chef de famille ». Il faudra attendre 1970 pour que cette notion disparaisse, 1985 pour que la gestion des biens communs devienne véritablement paritaire (direction bicéphale), et les années 1987 à 2002 pour que l’autorité paternelle se mue totalement en autorité parentale partagée.

 

Le droit de vote : le premier cri de liberté du XXe siècle

L’émancipation juridique de 1965 n’aurait pu voir le jour sans la conquête politique préalable. Au début du XXe siècle, en Angleterre, le mouvement des suffragettes a posé les jalons de la citoyenneté. En France, après des décennies de lutte, le droit de vote n’est acquis qu’en 1944. Ce passage à l’isoloir a permis aux femmes de devenir actrices des réformes qui allaient, vingt ans plus tard, libérer leur portefeuille et leur carrière.

 

La révolution du corps : disposer de soi-même

L’indépendance financière de la loi Foyer est indissociable de la maîtrise de la fécondité. Dans les années 1960 et 1970, une onde de choc parcourt le globe : en 1967 avec la Loi Neuwirth autorisant la contraception en France ; et en 1975 avec la Loi Veil légalisant le recours à l’interruption volontaire de grossesse.

 

En maîtrisant leur calendrier maternel, les femmes ont pu transformer leur accès au travail (garanti par la loi de 1965) en de véritables carrières sur le long terme.

 

L’éducation et la rémunération : vers le plafond de verre

Si 1965 a permis aux femmes d’entrer massivement sur le marché de l’emploi, l’éducation a été le moteur de leur ascension. Aujourd’hui, les femmes sont statistiquement plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays de l’OCDE. Le défi n’est plus l’accès à l’emploi, mais sa juste rémunération. Le concept de « À travail égal, salaire égal » est inscrit dans de nombreuses législations, mais la réalité statistique montre encore des écarts persistants (environ 15% en France à temps de travail égal).

 

L’évolution des mentalités a conduit à une remise en question de la répartition des tâches domestiques. La création du congé paternité allongé est la suite logique de la loi de 1965 : pour que la femme soit totalement libre de sa carrière, l’homme doit être totalement impliqué dans la sphère privée.

 

Une émancipation mondiale à plusieurs vitesses

L’anniversaire de la loi française résonne partout dans le monde. Dans certaines régions, le système de la « tutelle » existe encore, rappelant étrangement le Code Napoléon d’avant 1965.

 

À l’inverse, dans les pays en développement, notamment en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, le microcrédit est devenu le lointain héritier de la loi Foyer : en donnant aux femmes l’accès à un compte et à un petit capital, on observe une réduction spectaculaire de la pauvreté et une amélioration de l’éducation des enfants. L’autonomie financière reste, en 2026 comme en 1965, le levier de développement le plus puissant.

 

Les nouveaux défis : digital et violences

Le XXIe siècle apporte de nouveaux terrains de lutte. L’émancipation passe désormais par la lutte contre les cyberviolences car le harcèlement en ligne vise de manière disproportionnée les femmes engagées; la parité dans la tech en évitant que les algorithmes de demain ne soient codés uniquement par des hommes, reproduisant les biais sexistes du passé ; le mouvement #MeToo, lancé en 2006 a permis  une libération de la parole mondiale en octobre 2017 à la suite de l’affaire Weinstein, en s’attaquant aux structures de domination masculine.

 

L’héritage d’une signature

Le 13 juillet 1965, en permettant aux Françaises de signer un contrat sans intermédiaire, Jean Foyer et Jean Carbonnier n’ont pas seulement modernisé le Code civil ; ils ont reconnu la pleine humanité économique et sociale des femmes.

 

Soixante ans plus tard, ce droit de « gérer ses biens propres » est devenu le socle de toutes les ambitions féminines. De la gestion du budget familial à la direction des plus grandes entreprises du CAC 40, le chemin parcouru est immense, mais il nous rappelle que chaque droit est une conquête fragile qui nécessite vigilance et transmission.

 

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Photo à la Une : © Todd Trapani

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