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Rendez-vous avec un artiste (Épisode 6) : Cyrielle Clair dans la peau de Marlène Dietrich, au Théâtre de la Tour Eiffel

 

 

Rendez-vous avec un artiste (Épisode 6) : Cyrielle Clair dans la peau de Marlène Dietrich, au Théâtre de la Tour Eiffel

Cyrielle Clair, ex-pensionnaire de la Comédie Française, nous fait revivre avec émotion et panache la tumultueuse vie de Marlene Dietrich, au Théâtre de la Tour Eiffel. Des cabarets berlinois à son opposition au 3ème Reich, l’Ange bleu s’est engagé auprès des Alliés et de la France qu’elle aimait tant.

 

C’est au Théâtre de la Tour Eiffel que nous retrouvons Cyrielle Clair après sa vibrante prestation, ce vendredi soir. On peine à la reconnaître avec sa longue chevelure flamboyante, tellement hypnotisé par la Marlène qu’elle incarne sur scène. Phil de Rodrigue, dessinateur illustrateur, lui remet un double portrait où les deux femmes conjuguent leur destin.  L’interprète de « Marlene Dietrich, seule en scène » nous invite à rejoindre une tablée d’amis qui l’attendent avec impatience dans un restaurant italien de l’avenue Rapp. Elle nous parle d’elle à travers le miroir que lui renvoie la star du music-hall. Rencontre avec une comédienne passionnée et rayonnante.

 

© Phil de Rodrigue / Cyrielle Clair et son double portrait, incarnant Marlene Dietrich et au naturel.

 

Était-ce votre rêve de vous glisser dans la peau de Marlene Dietrich ?

En fait, c’est Pierre Cardin qui m’a proposé d’interpréter ce rôle. J’ai dit oui tout de suite ! Il avait bien connu Marlene Dietrich qui avait donné trois représentations dans son théâtre. Il avait beaucoup d’admiration et d’amitié pour elle. Elle aimait la langue et la culture française et vécut ses dernières années cloîtrée dans son appartement parisien au 12 avenue Montaigne. Pierre est le producteur et mécène de ce spectacle. J’ai joué de septembre à octobre 2020, puis il y a eu le confinement ; un moment difficile pour les artistes. Puis Pierre est décédé le 29 décembre 2020. Le spectacle a fini par reprendre à la rentrée. Il a signé les dix costumes que je porte aujourd’hui sur scène. Le smoking est mon costume préféré !

 

La pièce n’existait pas. Pierre Cardin n’avait aucun doute que vous seriez l’auteure et la metteure en scène de ce spectacle ?

C’était à la fois formidable et vertigineux. Il m’a fallu me plonger dans la vie de cette légende du cinéma, me documenter, visionner des films, lire, écrire. Tout est vrai, rien n’est inventé. Mon parti pris a été de raconter son histoire à partir de 1930 jusqu’en 1973. En 1930, lancée dans L’Ange bleu de Josef Von Sternberg, le premier film parlant du cinéma allemand, elle est repérée par le studio Paramount. Elle poursuit sa carrière à Hollywood; Josef Von Sternberg va façonner un mythe. Ils tourneront sept films ensemble, seront amants, mais elle ne sera pas amoureuse de lui. Elle a joué pour les plus grands réalisateurs comme Billy Wilder, Fritz Lang, Orson Welles… En 1973, elle se produira une dernière fois sur scène à l’Espace Cardin. J’ai souhaité résumer 43 ans de la vie de Marlene en 1h15 !

 

C’est un énorme travail, un texte plein de subtilités où vous interprétez tous les personnages féminins et masculins.

Il m’a fallu plusieurs années pour relever ce défi. J’ai conçu la mise en scène en plusieurs tableaux qui correspondent à des moments clés de la vie de Marlene. Chaque phrase, chaque mot est important. Cela n’a pas été facile d’interpréter le rôle de l’émissaire d’Hitler avec l’accent allemand. Je me suis mise au chant afin d’interpréter sept chansons de cette grande star du music-hall dont Lilli Marlene, l’hymne de la résistance contre le nazisme. Marlene le chantera auprès des GIs, des troupes du Général Patton en Europe, mais aussi des prisonniers allemands. Elle estimait que ces hommes n’avaient pas choisi d’aller à la guerre : cela montre toute son humanité.

 

Qu’est-ce qui vous subjugue dans le personnage de Marlene Dietrich ?

Elle avait 20 ans dans les années 20, les Années folles. À Berlin, elle vivait dans une ambiance effervescente, permissive, créative. Elle menait une vie libre, s’habillait en homme. Elle vivra peu avec Rudolf Sieber, son mari, qui la suivra dans un Hollywood très puritain. Ce dernier était d’ailleurs son meilleur alibi. C’était un couple libre, elle a eu beaucoup d’amants. Bisexuelle décomplexée, sa consommation frisait la gloutonnerie.

 

Comment expliquez-vous son besoin insatiable de partenaires ?

Son enfance a été difficile. Elle a perdu son père lorsqu’elle avait 5 ans, puis son beau-père à 15 ans. Celui-ci n’a pas eu le temps de l’adopter. Son professeur de violon l’a déflorée sordidement sur le canapé du salon. Ce traumatisme l’a-t-elle rendue frigide ? Cela expliquerait qu’elle ait collectionné tant d’hommes dans sa vie. Elle a eu une belle histoire d’amour avec Jean Gabin qui, comme elle, fuyait l’Allemagne nazie. Ce sera le seul de ses amants auquel elle laissera espérer le mariage. Mais elle lui était infidèle et il s’est lassé.

 

Cette Allemande aussi libre que libérée s’opposa courageusement au régime nazi ?

En effet, Hitler lui proposa d’être l’égérie du cinéma nazi. Elle représentait pour lui une grande star et la femme aryenne parfaite. Elle opposa un « Nein » catégorique. Refusant d’être instrumentalisée par le Troisième Reich, elle affirma avoir « un lien mystique avec le peuple juif allant au-delà des liens du sang ». Ce sont ses propres mots et c’est très beau… Exfiltrée aux Etats-Unis avec Jean-Pierre Aumont, elle sera naturalisée américaine. Hitler mettra un contrat sur sa tête.

 

En 1960, elle vient chanter à Berlin, sa ville natale. C’était un retour risqué ?

En effet, même après la guerre, il s’agissait d’un acte courageux de sa part. Elle fut mal accueillie, huée, menacée avec des croix gammées. Sur scène, elle expliqua calmement qu’elle aimait l’Allemagne, son pays, mais pas l’Allemagne nazie, d’où son départ pour Hollywood. Elle exprima sa grande émotion de revenir dans son Berlin natal. Elle chanta en allemand, en français et en anglais. Ce fut un succès avec une standing ovation de 45 minutes.

 

Avez-vous des points communs avec Marlene Dietrich ? 

Comme Marlene, je suis fille de militaire et j’ai reçu une éducation stricte. Il me fallait faire des études sérieuses. Aussi, j’ai obtenu une maîtrise de sciences économiques à La Sorbonne pour rassurer mes parents. Mais j’avais l’esprit artiste, je rêvais d’une vie de saltimbanque. Accessoirement, Marlene et moi nous aimons le chocolat. Nous sommes fans de Björn Borg et des tournois à Roland-Garros.

 

Vous avez une vie beaucoup plus sage que l’Ange bleu…  

J’ai toujours séparé ma vie professionnelle de ma vie personnelle. Je doutais de moi. Je ne voulais pas qu’un metteur en scène me choisisse parce que j’étais sa petite amie. Mais je voulais être retenue pour mes qualités de comédienne. C’est pourquoi je me suis interdite de fréquenter les réalisateurs même si certains me plaisaient. Cela m’a valu des seconds rôles plutôt que le rôle principal. Plus tard, j’ai compris à quel point les réalisateurs, comme par exemple Truffaut ou Lelouch, avaient besoin d’être intimes avec leurs actrices. Dans notre métier, le travail se fait sur le sentiment, l’intime. Notre instrument, c’est notre cœur, nos tripes, une partie de notre âme. Bien entendu, cela n’a rien à voir avec le mouvement #MeToo. Nous parlons ici de consentement mutuel.

 

Dans Le Professionnel, vous avez un rôle important. Vous étiez proche de Jean-Paul Belmondo ?

Nous déjeunions régulièrement ensemble au Café de l’Alma en petit comité, souvent avec son complice Charles Gérard. C’était un homme incroyablement gentil, souriant, qui en dépit de ses problèmes de santé, transmettait sa joie de vivre. Aux Invalides, son cercueil a été soulevé, accompagné par la musique du Professionnel d’Ennio Morricone. J’ai eu le cœur au bord des larmes.

 

Informations pratiques :

« Marlene Dietrich, seule en scène »

Au Théâtre de la Tour Eiffel jusqu’au 12 décembre 2021

4, square Rapp, Paris 7ème

Tarifs : de 10,50 à 35 euros

Tel : 01 40 67 77 77

www.theatredelatoureiffel.com

 

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Photo à la Une : © Cyrielle Clair

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