Le légendaire club privé des nuits parisiennes a attribué, jeudi 13 novembre, le 4ème Prix Castel à Vanessa Schneider pour son roman « La peau dure » , paru chez Flammarion. Il honore ainsi une autrice qui « aurait eu toute sa place à la table de Jean Castel ».
Vanessa Schneider, romancière et journaliste, succède à Grégoire Bouillier, lauréat en 2024 pour « Le syndrome de l’Orangerie », roman consacré au peintre Jean Monet, publié également chez Flammarion. Il y a des auteurs, mais aussi des éditeurs chanceux !
« Si j’avais annoncé à mon père que j’avais reçu le Prix Castel, il aurait sûrement froncé les sourcils en disant : « Castel, comme le night-club ? Mais ça tombe bien, tu adores danser ! ». Ce père brillant et sombre, magnifique et terrible, j’ai essayé de vous le présenter dans ce livre, à ma façon, avec toutes ses ambigüités, mais aussi avec amour. Et je vous remercie de l’avoir adopté ce Papa, pas comme les autres ! J’ai commencé l’écriture à sa mort il y a maintenant trois ans. Je trouve qu’il n’y a rien de plus merveilleux pour le célébrer que d’être ici dans le temple de la fête où sont passés tant de beaux esprits. Buvons, dansons, rions ! Vive la littérature, vie la vie. Je vous aime ! », a déclaré Vanessa Schneider avec émotion et humour sur le podium de la piste de danse, après avoir remercié le jury, Castel, ses éditrices, ses amis et ses enfants.

Ce « jeune prix », cofondé en 2022 par Carole Chrétiennot et par les propriétaires de Castel, représentés pendant la soirée du 13 novembre par Grégoire Chertok, le banquier d’affaires, a mis en place un joyeux cérémonial. Tout d’abord, les membres du jury s’amusent à poser devant la façade parisienne laquée de rouge au 15 de la rue Princesse, à Saint-Germain-des-Prés. L’air est doux en ce mois de novembre. Les flashs crépitent pour immortaliser la photo de famille. A l’image du Prix, le jury mondain, branché et parisien, réunit dix personnalités flamboyantes du monde de la littérature, du journalisme, mais aussi du cinéma et de l’architecture d’intérieur. Une belle brochette composée de Emma Becker, Claire Berest, Vincent Daré, Etienne Gernelle, Eva Ionesco, Marc Lambron, Justine Lévy, Jean-Noël Pancrazi, Abnousse Shalmani et Gaël Tchakaloff.
A la différence d’autres prix littéraires, il n’y a pas de Président ou Présidente qui se présente en haut d’un majestueux escalier pour dévoiler l’identité de l’heureux élu. Au sous-sol de la boîte de nuit, chacun tente de retenir son souffle. Des invités triés sur le volet tendent l’oreille pour l’annonce du Prix Castel.
« Qui va succéder ce soir à Sagan, Gainsbourg, Kersauson, Guy Bedos à la table de Jean Castel ?», interroge, facétieux, Etienne Gernelle, directeur du Point. C’est à l’écrivaine Julie Lévy que revient l’honneur de proclamer Vanessa Schneider lauréate de la 4ème édition pour « La peau dure ». « Nous sommes des gens biens. Vanessa est parfois notre amie. On avait peur du « copinisme », quelque chose d’un peu incestueux. Néanmoins ton roman, Vanessa est le meilleur de cette rentrée. Ce n’est pas l’amitié qui fait un bon roman. C’est un bon roman qui fait un bon roman ! » Et Gernelle de compléter : « Ce roman est très très bien écrit… Michel Schneider, le personnage central, avait une culture inouïe avec ses zones d’ombre, ses travers, l’amour… la dureté de la vie… »
Le prix littéraire parisien le plus généreux
La lauréate reçoit une dotation de 5 000 euros et sa carte de membre de Castel pour un an. Elle a le privilège de dîner autant qu’elle le souhaite dans la célèbre institution avec la personne de son choix. Incontestablement, c’est le Prix littéraire parisien le plus généreux ! Une soirée sous le signe du rouge et du noir. Mélinda Hélie, la pédégère de Castel, toujours époustouflante de beauté, remet à Vanessa Schneider un chèque aussi volumineux que le bouquet de fleurs tenu dans ses bras. Carole Chrétiennot, cofondatrice du Prix, présente aux caméras le livre couronné, aux côtés de Grégoire Chertok, le représentant des propriétaires de Castel.

Pour l’occasion, le club a dressé des buffets sur les trois étages, le champagne coule à flots. Les invités ont l’impression d’être reçus dans un hôtel particulier, flânant de-ci de-là dans les différents salons, du sous-sol au fumoir. Si ce ne sont pas des habitués, ils remarquent au bar la grande fresque colorée de Jean-Philippe Delhomme avec les people du XXème siècle et l’étonnante moquette aux dessins phalliques de Pierre Rey… à condition de ne pas marcher sur les pieds de leurs voisins tant la foule des Happy few est compacte.
Dans une ambiance mondaine, branchée, bon enfant, la soirée réunit écrivains, journalistes, personnalités du monde des arts, membres et amis du lieu. Parmi les invités, nous avons croisé Grégoire Bouillier, Sylvie Testud, Valérie Trierweiler, Dan Franck, Hubert de Malherbe, Christophe Rioux, Raphaëlle Bacqué, Edouard Carmignac, Nicolas d’Estienne d’Orves et tant d’autres.
Pourquoi bouder son plaisir ? Castel renoue avec les soirées électriques d’antan, dans un esprit festif… et toujours élitiste. C’est assurément l’un des meilleurs moments de la clôture des prix littéraires.

Nous nous rendons dans la bibliothèque du deuxième étage où la coutume veut qu’une plaque gravée au nom de la lauréate rejoigne les précédentes. Elles sont sagement alignées avec les livres exposés dans les rayonnages rouge sang au milieu de publications et bibelots érotiques. C’est ainsi que nous rencontrons Vanessa Schneider que l’on remarque d’emblée tant sa personnalité est solaire. Journaliste, essayiste et romancière, la lauréate est grand reporter au Monde. Elle a publié plusieurs essais et six romans parmi lesquels « Tu t’appelais Maria Schneider » chez Grasset en 2018, traduit en plusieurs langues et adapté au cinéma. C’est le portrait bouleversant de sa cousine Maria, actrice, fille de la sœur ainée de son père, qui vécut un huit clos de sexe et de violence, lors du tournage de « Dernier Tango à Paris ».
Un père à la vie cabossée par le mensonge, l’inceste et la misère
Vanessa Schneider nous confie, en retrait de l’agitation dans un coin de la bibliothèque: « Dans ce dernier roman, le portrait de ce père atypique est aussi le portrait d’une génération que l’on a appelée celle des soixante-huitards ou des baby-boomers qui ont vécu des années exceptionnelles. Ils n’ont pas connu les guerres, le chômage. Ils ont connu la liberté sexuelle sans les ravages du sida. Une génération bénie qui s’est tout autorisée. Mon père a été le représentant de cette génération. Ce n’est pas un livre de règlement de comptes, de procès. C’est un livre d’amour ; j’adorais mon père tout en étant lucide sur ses limites, ses faiblesses, sa dureté et je ne cache rien de sa face sombre. C’était difficile de grandir à l’ombre de ce père qui était comme un grand chêne très imposant. Ma mère, elle, était une femme soumise, qui restait au foyer. Il m’a fallu du temps pour prendre mes marques, être à ma place et être assurée et rassurée sur ce que je pouvais être dans ce monde… »
Il est vrai que Vanessa Schneider avait « de la matière » pour concocter un roman autobiographique. Son père, Michel Schneider, était un haut fonctionnaire, psychanalyste et écrivain, une figure intellectuelle bien connue des milieux parisiens. Il est décédé en 2022, à 78 ans, après avoir lutté contre un cancer.
A travers ce livre, l’autrice tente de comprendre la personnalité de ce père hors normes. Elle déroule avec sensibilité le fil de sa vie cabossée dès l’enfance par le mensonge, l’inceste et la misère. Une figure aux multiples facettes : Michel Schneider penchait pour l’extrême gauche maoïste ; il a été reçu à l’ENA et a démarré une brillante carrière.
Tout en se hissant au plus haut niveau, il refusait souvent les injonctions sociales. Il avait démissionné de son poste de directeur de la musique et de la danse au Ministère de la culture estimant que Jack Lang n’agissait qu’en fonction de ses amitiés et non dans l’intérêt collectif. Briguant la succession de Bertrand Poirot-Delpech, il ne fut pas élu à l’Académie Française.
Ce livre raconte aussi la génération qui a profité de Mai 68 pour « renverser la table » et prendre le pouvoir. Beaucoup de ces hommes sont devenus à la fois progressistes, libertaires et égoïstes.
Un prix non conventionnel dans un esprit germanopratin
Le Prix Castel est unique en son genre. Il distingue un auteur ou une autrice dont l’écriture prolonge, à sa manière, l’esprit d’un lieu et d’un temps. C’est celui de la table de Jean Castel, disparu en 1999, où l’on célébrait la conversation comme un art, la liberté comme un style et la légèreté comme une profondeur.
Ce Prix rend hommage à cet esprit germanopratrin qui existe toujours, conjuguant le goût de la fête et de la parole vive, la culture et l’humour, l’irrévérence et l’élégance.
Il ne s’agit pas de récompenser un roman de la fête ou de la nuit, mais une œuvre habitée par cette vitalité singulière, cette façon d’écrire et de penser avec esprit, avec panache et avec le sourire.
Le ou la lauréate du Prix Castel, c’est celui ou celle qui, aujourd’hui, aurait naturellement trouvé sa place à cette table pour le plaisir d’une conversation jusqu’au bout de la nuit.

Lors de sa première édition, le Prix Castel avait été attribué en 2022 à Catherine Millet pour « Commencements » chez Flammarion. On se souvient que l’écrivaine avait fait scandale avec « La vie sexuelle de Catherine M. » paru aux éditions du Seuil en 2001, roman depuis traduit en 44 langues. En 2023, le Prix Castel a été décerné à Arthur Dreyfus pour son étrange et dérangeant roman « La troisième Main » (P.O.L), en 2024 à Grégoire Bouillier pour son original et poétique récit « Le syndrome de l’Orangerie » (Flammarion).
« Il y a beaucoup de travail derrière ce prix, car nous devons lire une quarantaine de livres avant d’en sélectionner dix, nous raconte l’écrivaine Claire Berest, membre du jury. On se téléphone pour se donner les bons conseils de lecture à privilégier. »
Les dix livres sélectionnés ont été présentés le 17 septembre. La deuxième sélection, le 15 octobre, a privilégié cinq romans … qui, bien entendu, méritent tous d’être lus.
Le livre de Vanessa Schneider était en compétition avec les romans de Julie Brafman, « Yann dans la nuit » (Flammarion), de François Gagey, « Combustions » (Albin Michel), de Cécile Guilbert, « Feux sacrés » (Grasset),
Ce soir, chez Castel, la nuit commence comme un roman… Une fête décomplexée avec le gratin de l’intelligentsia française. On s’amuse à tous les étages jusqu’à l’aube.
Lire aussi > Le 41ème « Goncourt des animaux » décerné à Cédric Sapin-Defour
Photo à la Une : Devant la façade rouge laquée de Castel, la joyeuse bande du jury avec Emma Becker, Claire Berest, Vincent Darré, Etienne Gernelle, Eva Ionesco, Marc Lambron, Justine Lévy, Jean-Noël Pancrazi, Abnousse Shalmani, Gaël Tchakaloff et la lauréate du Prix Castel 2025, Vanessa Schneider (3ème à droite) ©Photo Edouard Nguyen
