Pile pour Halloween, la créature née par une nuit d’orage s’invite dans notre quotidien, des salles obscures aux bandes dessinées en passant par la santé et la politique. “Frankenstein” a même servi ce mois-ci à qualifier le nouveau variant du COVID comme le budget projeté du gouvernement Lecornu II. Derrière cet attrait pour le sensationnalisme, difficile de ne pas voir une mise en garde contre certains “progrès” irraisonnés.
“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” écrivait Gargantua à son fils Pantagruel dans le roman de Rabelais. De tous les monstres contemporains devenus cultes, personne n’incarne mieux cette maxime que la créature bien connue et son créateur éponyme, le Dr. Victor Frankenstein.
Arpentant les cimetières, profanant les tombes à la recherche de morceaux de cadavres et guettant les éclairs – la fée électricité n’ayant été découverte que 61 ans plus tard par Thomas Edison – le célèbre Dr. Frankenstein, imaginé par la romancière britannique Mary Shelley et se rêvant l’égal de Dieu, réussit l’impensable : créer un être vivant de toutes pièces. Horrifié par son œuvre cauchemardesque, le docteur prend la fuite, laissant la créature livrée à elle-même et qui tente en vain de se faire aimer, précipitant la tragédie.
Livre cauchemardesque né d’un concours littéraire
1816 s’avère être une année sans été. La faute très probablement à l’éruption du volcan indonésien Tambora qui projette des cendres dans l’atmosphère et bouleverse le climat. Cette année-là l’ensoleillement est quasi nul, des pluies diluviennes détruisent les récoltes. Céréales et vignes ne mûrissent pas tandis que les pommes de terre pourrissent à même le sol. Les allemands appellent d’ailleurs cette période de désolation “l’année du mendiant”.
En Suisse aussi, le froid s’abat. A la villa Diodati, sur les rives du Léman, un groupe de cinq amis épris de romantisme tue le temps en lisant des histoires de fantômes. Ils commentent également les dernières expérimentations électriques de Luigi Galvani ou la réanimation des matières mortes d’Erasmus Darwin.

Ce groupe n’est pas n’importe lequel il réunit un parterre de “stars” en devenir de la littérature gothique, comme Mary Shelley (alors Godwin) et John William Polidori. Ils sont d’ailleurs accompagnés du célèbre et scandaleux poète et dandy Lord Byron. Pas vraiment en vacances, l’homme qui a loué la villa a été banni d’Angleterre suite à des allégations d’inceste avec sa demi-soeur. Cet été-là, on compte également le futur mari de Mary Shelley, le poète Percy Shelley ainsi que Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary Shelley.
Blasé par ces histoires trop convenues du recueil Fantasmagoriana, traduit de l’allemand, Lord Byron propose de “faire mieux”. C’est donc un véritable concours d’écriture qui s’improvise dans la vaste demeure.

Deux œuvres nées dans cette ambiance d’émulation resteront à la postérité : The Vampyre de John William Polidori, ancêtre du Dracula de Bram Stoker mais surtout Frankenstein.
Cette dernière histoire, Mary Shelley, l’aurait vu en rêve ou plutôt en cauchemar. Une nuit, elle « vit l’horrible spectre d’un homme étendu, puis, sous l’effet d’un puissant moteur, montrer des signes de vie », écrit-elle dans son journal intime.
Son premier roman de Mary Shelley, âgée de seulement 19 ans “Frankenstein ou le Prométhée moderne”, sera publié anonymement en janvier 1818, avant d’être révisé en 1830.
La mort et son ombre planante
Dans le roman, la mort est omniprésente que ce soit via la créature elle-même créée à partir de cadavres ou via ses nombreuses victimes (notamment proches du savant Frankenstein), entraînant la destruction de sa famille.
Pas étonnant si, avant de publier ce premier roman Frankenstein, Mary Shelley côtoie la mort. Sa mère, la philosophe féministe Mary Wollstonecraft, est décédée alors qu’elle n’avait que dix jours. Avec son mari, le poète Percy Shelley, ils doivent affronter la mort de trois de leurs enfants. Un quatrième enfant, Percy Florence Shelley, sera le seul à survivre.
La mort infantile a très probablement nourri chez l’autrice une réflexion sur la création de la vie, la maternité et la perte. En cela son ouvrage Frankenstein peut être lu comme une métaphore où il est question de donner la vie tout en risquant la souffrance, la mort voire le rejet.

Le rejet par les humains, y compris son créateur, engendre chez la créature du roman un sentiment d’isolement profond, à l’image de la solitude existentielle qu’a vécue Mary Shelley à la suite de la perte de sa mère et de trois de ses enfants. Mais ce rejet peut être également vu à l’aune de la différence, à l’image des moeurs peu conventionnels d’une Mary Shelley adepte du polyamour avant l’heure dans l’Angleterre victorienne.
La famille de Mary Shelley finit d’ailleurs en lambeau : Mary Shelley qui perdra également sa demi-sœur Fanny Imlay et première épouse de son mari, qui se suicide et son mari par noyade dans le golfe de La Spezia, au cours d’une tempête. Cette dernière tragédie surviendra quatre ans après la publication de Frankenstein.

Mais le roman ne saurait se limiter à un simple ouvrage morbide : Frankenstein, œuvre avant-gardiste de la science-fiction, porte en elle une réflexion philosophique sur les dangers de la science et d’une ambition démesurée.
Ce n’est pas pour rien que Mary Shelley a titré son œuvre Frankenstein ou le Prométhée moderne. Elle fait ainsi référence au titan Prométhée, personnage de la mythologie grecque, subit le courroux de Zeus pour avoir dérobé le feu sacré des dieux de l’Olympe pour l’offrir aux mortels. Son châtiment divin consiste à avoir chaque jour le foie dévoré par un aigle alors qu’il est enchaîné à un rocher.
Dans le roman, Victor Frankenstein incarne le savant prométhéen qui outrepasse les limites humaines, cherchant à rivaliser avec Dieu ou la nature. Ainsi, le livre reflète les angoisses de Mary Shelley face au progrès scientifique et aux conséquences morales de la connaissance sans responsabilité.
Au milieu de la folie des hommes, la créature ne cherche pourtant qu’une seule et unique chose : être aimée. Elle demande ainsi que le savant lui fabrique une épouse. Après s’être exécuté, le savant détruit cependant sa nouvelle création, éveillant colère et désolation chez celui à qui elle était destinée.
Des nuits d’orage à n’en plus finir
Bien que le monstre soit dans le roman doué de cœur et de parole (adepte même d’un langage soutenu), Hollywood va en faire l’archétype du monstre “bête et méchant”.

L’interprétation de l’acteur Boris Karloff dans l’adaptation cinématographique de 1931 par James Whale et les studios Universal va déteindre sur sa représentation. Tout comme le maquillage élaboré par Jack Pierce et repris ensuite dans toute la série des Universal Monsters. La taille géante du monstre “huit pieds de haut soit 2,43 mètres” est sans doute l’une des rares caractéristiques originelles héritées du roman. Les studios abandonneront ainsi la peau jaune laissant transparaitre les muscles et veines, les dents très blanches et les yeux sans couleur. A l’inverse, Frankenstein va hériter d’autres traits emblématiques. Ces derniers vont faire les grandes heures du cinéma d’épouvante et la joie des vendeurs de déguisements, à savoir une tête de forme cylindrique, un front très épais, des boulons dans le cou ou sur les tempes et une chair recouverte de points de suture.

Dès 1935, le pendant féminin de la créature partage l’affiche d’un film avec La fiancée de Frankenstein, personnage purement symbolique dans le roman. A l’instar de son grand frère, elle présente des traits facilement identifiables, à savoir des cheveux noirs dressés en cône avec deux éclairs blancs sur les côtés, une peau très pâle ainsi qu’un regard expressif et effrayé. Le personnage a d’ailleurs inspiré un déguisement d’Halloween en 2022 à Kourtney Kardashian avec son mari de l’époque Travis Barker ou encore Kylie Jenner.
L’œuvre a déjà donné lieu à une soixantaine d’adaptations cinématographiques et près de 400 films, séries et oeuvres de fiction intègrent la créature.
Chez Urban Comics, l’illustrateur Michael Walsh revisite ce mois-ci en bande dessinée l’adaptation cinématographique clé de 1931 dans un ouvrage sobrement intitulé Universal Monsters : Frankenstein.

De son côté, le mexicain Guillermo del Toro sort le 7 novembre sur Netflix sa propre adaptation du best seller de Mary Shelley. Victor Frankenstein est incarné par Oscar Isaac tandis que Jacob Elordi prête ses traits à la Créature. Loin du vernis conventionnel d’Hollywood, le réalisateur du Labyrinthe de Pan a choisi de revenir aux fondamentaux dark et poétiques du roman, qui reste sans doute l’un des plus humanistes de la littérature gothique.
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Photo à la Une : © Netflix