Nicolas Dufourcq – Bpifrance : “Nous n’avons jamais accordé autant d’aide à l’innovation qu’en 2023”

Bpifrance est la banque d’investissement à l’origine du Salon annuel incontournable de l’entrepreneuriat français : le BIG (Bpifrance Inno Génération). Nicolas Dufourcq, son directeur général, a accepté de répondre à nos questions alors qu’il était l’invité d’honneur en décembre dernier du Chinese Business Club, premier réseau d’affaires de France.

 

Directeur de Bpifrance depuis dix ans, Nicolas Dufourcq s’apprête à battre le record de longévité à la tête de cette banque d’investissement, puisqu’il a décidé de rempiler pour un troisième mandat de cinq ans.

 

Le riche parcours de ce diplômé d’HEC puis de l’ENA, sorti inspecteur des finances, témoigne d’une curiosité multiculturelle et d’un goût du challenge assumé, mêlant expérience dans le public et le privé.

 

Fils d’un père ambassadeur et d’une mère secrétaire d’Etat, son enfance baigne dans le service de l’Etat et le domaine artistique. Il passe ainsi quatre ans de sa vie au Japon, quatre supplémentaires en URSS et plus de deux ans à Brazzaville au Congo. Si, de 25 à 31 ans, il embrasse la fonction publique, son parcours professionnel s’apparente aussi à une véritable odyssée jalonnée de chocs culturels.

 

En 1994, il rejoint France Telecom oeuvrant pendant 10 ans aux côtés de la direction, avant de devenir conseiller puis directeur de plusieurs branches. Il rejoint ensuite en tant que pdg l’aventure Wanadoo au moment de sa cotation en bourse. En 2003, il œuvre pendant dix ans pour le cabinet de conseil Capgemini à la direction Europe Centrale et Sud avant de devenir directeur financier du groupe puis membre du COMEX, hissant l’entreprise à un niveau mondial.

 

C’est en 2013 qu’il rejoint  Bpifrance, aussi appelée la Bpi, cette banque d’investissement réglée par la BCE.

 

Ce paquebot de 5000 collaborateurs qui gèrent 250 millions d’euros de lignes, reste l’un des principaux soutiens de l’innovation et de l’écosystème entrepreneurial en France, tant sur le plan financier que dans une dimension de conseil et d’éducation. Bpifrance gère en effet 8000 missions de conseil. A travers ses accélérateurs – véritables écoles pour PME – la banque intègre 1000 entreprises par an. L’établissement dispose d’un important programme d’Executive Education à destination des PME, ETI et pas seulement des startup.

 

Luxus Plus : A l’heure où les levées de fonds en faveur de la French Tech se raréfient et se complexifient devant l’exigence de profitabilité, Bpifrance a-t-elle, elle aussi, réduit la voilure dans le financement de l’écosystème tech en 2023 ?

 

Nicolas Dufourcq : C’est bien simple, grâce à France 2030, nous n’avons jamais accordé autant d’aide à l’innovation qu’en 2023 : 9 milliards d’euros. Ce chiffre représente à peu près la même somme que le crédit à long terme que nous octroyons aux entreprises.

Sur les dix ans de la Bpi, le crédit est ainsi passé de 4 à 9 milliards d’euros et le financement à l’innovation de 500 millions à 9 milliards d’euros. A partir de 2024, tous nos produits de financement hors equity (prêts, subventions, avances remboursables) vont redescendre et se stabiliser à hauteur de 5 milliards d’euros par an.

En equity, la tech représente 14 millions d’euros sous gestion chez Bpifrance tandis que l’on investit chaque année 1,5 milliards d’euros en equity dans la tech. Tout le reste, c’est le financement de l’économie française.

 

LP : Qu’en est-il chez vous d’un secteur comme le luxe, qui, à l’instar de l’aéronautique, reste particulièrement prisé à l’export ?

 

Nicolas Dufourcq : Nous avons effectivement une grosse action sur le luxe et, de manière générale, sur toutes les industries culturelles et créatives. Nous accompagnons surtout les PME et les startups de ce secteur. Cela représente des milliers d’entreprises et 2 milliards d’euros d’investissement et de prêt par an.

LP : Au vu des investissements réalisés, Bpifrance parvient-elle néanmoins à être rentable ?

 

Nicolas Dufourcq : Nous sommes une banque profitable. En 2023, nous avons généré 1,3 milliards d’euros de résultat net, l’année dernière c’était 1,5 milliard. Depuis la création de la Bpi, nous avons ainsi créé chaque année  7% de valeur en moyenne sur votre portefeuille et nous nous y tenons. En effet, nous n’avons pas l’intention de monter à 10% car cela nous contraindrait à ne plus prendre un certain nombre de risques.

LP : Faut-il y voir que Bpifrance ne connaît pas la crise ?

 

Nicolas Dufourcq : De notre point de vue, l’économie française ne va pas mal. J’entends beaucoup de commentaires sur la crise… La vérité, c’est que nous sommes en croissance, nous le serons en 2024, le budget de la Bpi est un budget en croissance tandis que son portefeuille de participation se porte pour l’essentiel bien.

Ce sont constamment de bonnes nouvelles qui nous parviennent. Bien sûr que les entrepreneurs relèvent un certain ralentissement de l’activité mais ils sont aussi hyper résilients. Depuis de nombreuses années, ils se sont engagés dans des stratégies d’investissement et ils ne veulent pas que cela s’arrête. D’une certaine manière, c’est performatif. Il y a une dimension fondamentale dans l’économie d’auto-hypnose : ils veulent investir et transformer leurs entreprises. Le ralentissement que l’on constate n’a toutefois rien à voir avec la période 2011-2014 qui s’apparentait davantage à une sorte de mélancolie dans l’investissement.

Et il n’y a pas de raison qu’il y ait un retournement de situation  : il y a du crédit de ligne, l’économie française est très bancarisé, il y a encore beaucoup de fonds propres.

LP : Quelle place occupe Bpifrance aujourd’hui dans l’économie nationale et internationale ?

 

Nicolas Dufourcq : Chez Bpifrance, nous gérons aujourd’hui en equity 60 milliards, dont 14 pour la tech. Tout le reste relève de l’ETI familiale, des grands groupes industriels du CAC40, des PME… Nous faisons beaucoup d’investissements. J’ai ainsi découvert qu’en 2023, selon les trimestres, Bpifrance était N°1 mondial voire N°2 après l’américain KKR. Hors capital-risque, nous réalisons presque 400 deals par an.

L’entreprise est également aujourd’hui extrêmement attractive pour les jeunes. Sur Glassdoor, nous sommes la seule banque dans le Top 20 français tous secteurs confondus, juste avant les grandes entreprises de la tech américaine. Sur le private equity, nous sommes même la première entreprise désignée par les étudiants sortant d’écoles d’ingénieurs et de commerce.

 

Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance et Harold Parisot, fondateur et président du Chinese Business Club © Chinese Business Club

LP : Comment expliquez-vous une telle appétence pour votre entreprise de la part de la jeunesse ?

 

Nicolas Dufourcq : Nous arrivons à faire deux choses en même temps : d’une part nous sommes de très grands professionnels dans nos métiers (crédit, fonds propres, conseil) – et reconnu comme tel par tout le monde – et dans le même temps, nous poursuivons une mission singulière qui entre en résonance avec la jeunesse : se mettre au service de la France.

LP : Quelles sont les profils des entreprises qui font appel à vos services et, surtout, quel est le ticket d’entrée de la Bpi pour financer l’innovation ?

 

Nicolas Dufourcq : Nous sommes une très grande Maison d’investissement qui réalise beaucoup d’injection de capital dans les PME familiales des territoires en France avec des tickets de 2, 3, 10 millions d’euros mais aussi de très gros tickets à 1 ou 2 milliard d’euros.

LP : Comment expliquez-vous malgré tout la morosité ambiante qui règne notamment dans les médias ? Quel est le principal problème de l’investissement en France ?

 

Nicolas Dufourcq : Je dirais qu’il y a un problème culturel : un manque d’appétence au risque dans l’écosystème français, notamment en matière de financement.

Nous sommes en train de réindustrialiser le pays mais nous avons beaucoup de mal à trouver des capitaux privés à nos côtés pour le faire. Et ce constat concerne également la tech : il est très difficile de terminer les tours de table dans la foodtech, la spacetech, le  quantique… bref, tout ce qui est l’avenir de l’économie française.

Partir à l’attaque des géants mondiaux de l’intelligence artificielle, à la tête de capitaux de marque gigantesques comme Amazon, Tencent, Alibaba, Microsoft, et Google reste difficilement atteignable. En revanche, qu’est-ce qui nous empêche de créer 50 Dassault Système en Europe ?

Si on ne change pas, nous serons une colonie, or nous ne l’avons pas toujours été. Nous sommes devenus ultra conservateurs sur quantité de sujets tandis que notre modèle social, particulièrement généreux, ne va pas vers le financement de l’innovation, ce qui engendre un décrochage sur la scène internationale. Or,  il faut 100 milliards de dollars (200 milliards d’euros) pour avoir une plateforme généraliste en intelligence artificielle qui soit compétitive face à Microsoft. Mais qui va mettre une telle somme ? Il ne faut pas tout demander aux Etats d’autant qu’ils n’ont plus d’argent et que dire du problème d’allocation du capital européen. Ceci dit, je constate qu’aux Etats-Unis, la culture du risque reste rugissante. Au total, les choses vont plutôt bien mais le côté rugissant de la culture du risque je ne l’entends toujours pas.

LP : Quelle évolution de l’investissement voyez-vous à moyen-terme à la lumière de l’urgence climatique et des deep tech ?

 

Nicolas Dufourcq : Je pense que la garantie va trouver son chemin pour le crédit. Il faut que l’on dérisque le privé avec une garantie publique. Actuellement, nous garantissons 10 milliards de crédits par an à des TPE, petites PME pour le développement, transmission d’entreprise… Si ces crédits n’étaient pas garantis, il n’y aurait ni création, ni transmission de ces toutes petites entreprises. Pour Verkor, la Gigafactory de semi-conducteurs de Dunkerque, 80% de la somme sera garantie par l’Etat, cet accompagnement reste une condition sine qua none.

Dans les fonds d’investissement, il va falloir de plus en plus d’ingénieur.es. Autant dans un monde à la Zuckerberg, vous pouviez avoir des profils issus, comme moi, d’école de commerce pour juger de la qualité de projets, autant quand il s’agit de faire de la Deeptech, il vaut mieux comprendre la science. Vous allez donc voir de plus en plus apparaître des équipes d’investisseurs-ingénieurs. De notre côté, nous faisons tout ce qu’on peut pour donner envie aux gens de monter ces équipes. Simplement nous ne mettrons jamais plus de 20% : il faudra donc pour les porteurs de projets trouver ensuite 80% d’argent privé.

LP : Donner envie, ça passe aussi par votre événement annuel phare : Le BIG. Il reste le plus grand rassemblement business d’Europe avec près de 50 000 participants mus par un intérêt pour l’entrepreneuriat. Quel sera d’ailleurs le thème de l’édition 2024 en octobre prochain ?

 

Nicolas Dufourcq : Vous faites bien d’en parler. Chaque année pour le Salon Bpifrance Inno Génération (BIG) nous définissons un thème qui permet d’animer l’ensemble de nos communautés et notamment la Frenchfab, qui représente les entrepreneurs de la réindustrialisation de la France. Si le thème de 2023 était la fierté, le prochain sera le progrès. Rendez-vous donc le 10 octobre 2024 à l’Accor Arena de Paris pour une 10e édition qui s’annonce encore une fois passionnante !

 

A noter que le Chinese Business Club accueillera ce vendredi 2 février, l’ex-basketteur franco-américain Tony Parker, devenu depuis entrepreneur, notamment dans le vin.

 

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Photo à la Une : Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance © Chinese Business Club

Victor Gosselin est journaliste spécialisé luxe, RH, tech, retail et consultant éditorial. Diplômé de l’EIML Paris, il évolue depuis 9 ans dans le luxe. Féru de mode, d’Asie, d’histoire et de long format, cet ex-Welcome To The Jungle et Time To Disrupt aime analyser l’info sous l’angle sociologique et culturel.

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