Laura Gonzalez ou l’art de réenchanter l’espace

Elle compose les lieux comme d’autres composent des parfums avec instinct, mémoire et audace. À tout juste quarante ans, Laura Gonzalez s’est imposée comme l’une des signatures les plus recherchées de l’architecture d’intérieur contemporaine. Son style ? Un baroque joyeux, un éclectisme ultra-maîtrisé, une élégance fondée sur le mélange des époques et des matières. Restaurants, hôtels, boutiques, appartements privés… chaque projet signé Laura Gonzalez est une scène de théâtre où se raconte une histoire unique. Portrait d’une décoratrice qui façonne les lieux comme des univers.

 

Une vocation précoce, une trajectoire fulgurante

 

Née à Paris en 1983, Laura Gonzalez grandit dans un environnement où discipline et esthétique cohabitent harmonieusement, notamment grâce à sa formation à la maison d’éducation de la Légion d’honneur (à Saint Denis…). Elle grandit dans le sud, près de Cannes, bercée par la lumière éclatante, les couleurs méditerranéennes, la mer omniprésente et l’artisanat local, autant d’éléments qui imprègnent dès l’enfance son regard et son sens de l’esthétique.

 

Si elle envisage un temps une voie académique, un déclic soudain l’oriente vers l’architecture : « Je me lavais les mains, et j’ai su que c’était ça », racontera-t-elle avec humour.

 

Elle intègre l’École nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais. Diplômée architecte DPLG (comme on disait à l’époque), elle ne tarde pas à faire cavalier seul. À seulement 21 ans, elle fonde son agence, Pravda Arkitect. Son tout premier projet ? La boutique d’un ami pour laquelle elle est rémunérée en iPod et enceintes Bose. Le ton est donné : enthousiasme, débrouillardise, et surtout, une passion tenace.

 

Le Bus Palladium : la révélation

Le bouche-à-oreille la mène rapidement à des chantiers plus conséquents. En 2010, à seulement 26 ans, elle signe la rénovation du mythique Bus Palladium à Paris. Budget serré, délais ultra-courts, dormant parfois sur place pour superviser les travaux menés par des équipes de jour et de nuit : le projet est un baptême du feu, mais surtout un tremplin. Avec ses meubles chinés, ses papiers peints détonants et sa mise en scène narrative, elle impose un style que la presse qualifie vite d’« hétéroclite chic », de « mix & match » vibrant, élégant et intemporel.

 

Un style signature : l’audace maîtrisée et l’artisanat au cœur de sa vision

Difficile d’enfermer Laura Gonzalez dans une case. Sa marque de fabrique ? Une alliance de contrastes : inspirations Art déco, motifs exubérants, velours panthère, fresques luxuriantes, toiles de Jouy ou terrazzo éclatant, comme celui qu’elle a choisi au dernier moment pour la Brasserie Auteuil. Chaque projet est pensé comme une histoire à raconter.

 

Le salon chinois du restaurant La Pérouse © Matthieu Salvaing

 

Elle revendique haut et fort ses influences croisées : cinéma, mode, voyage, littérature, joaillerie… Et cette liberté s’accompagne toujours d’une rigueur méthodique. Son équipe passe des heures à constituer des moodboards par styles, matières et époques. « Je suis animée par une obsession : ne jamais me répéter », affirme-t-elle, avant d’ajouter  « J’aime mélanger les genres pour donner une âme aux lieux ». Ses mentors ne sont autres que Renzo Mongiardino, Madeleine Castaing, Dorothy Draper, Jacques Grange, Veere Grenney ou le studio Peregalli pour leur façon de travailler des lieux classiques. « J’adore le classique même si je m’en affranchis avec mon style plus coloré que le leur, ce qui m’inspire, je le transforme. »

 

Derrière le faste, il y a une éthique. Laura Gonzalez collabore avec des tapissiers, mosaïstes, ébénistes, ferronniers, souvent français, portugais ou locaux. Confrontée aux limites logistiques pendant la pandémie, elle renforce encore cet engagement, cherchant à sourcer ses matériaux – bois, marbre, tissus – directement sur place, que le projet se situe à Paris, Chengdu, Zurich ou Saint-Tropez.

 

Pour elle, le « beau » ne suffit pas. Il faut du sens, de l’ancrage, et une valorisation des savoir-faire traditionnels. Sa démarche devient manifeste : réconcilier luxe et authenticité, opulence et durabilité.

 

Le Saint James Paris

 

Un mode de vie incarné

 

Laura Gonzalez incarne ce qu’elle crée. À la tête de plus de 200 projets, elle mène un quotidien effervescent entre chantiers internationaux, salons professionnels, collections de mobilier et collaborations.

 

Dans ses bureaux du XVIe arrondissement, installés dans l’ancienne maison de Gaby Deslys, elle a conservé l’âme des lieux. À la Belle Époque, Gaby Deslys était une étoile : actrice, danseuse et muse des puissants, elle brilla à Broadway aux côtés d’Al Jolson, séduisit Manuel II du Portugal et tourna dans de nombreux films muets. Sa fortune lui permit d’acquérir une maison de cinq étages dans le XVIe arrondissement de Paris. Après sa mort précoce à 38 ans, la demeure fut divisée en sept appartements, restés en l’état jusqu’à ce que Laura Gonzalez la rachète en 2023. L’architecte d’intérieur a redonné à l’adresse son allure d’un hôtel particulier, respectant l’esprit de l’époque – angles arrondis, porches voûtés, portes d’origine. Aujourd’hui, le lieu accueille les 45 collaborateurs de l’agence (parmi lesquels on ne compte pas moins que 38 femmes), un bar à tissus en sous-sol et des espaces chaleureux. Deux cuisines, une véranda et un jardin prolongent cette atmosphère de maison habitée. « Ici, on reçoit, on partage, on transmet un art de vivre », confie Laura Gonzalez. Benjamin Memmi, directeur général de l’agence et mari de Laura Gonzalez, est juste à côté, dans un bureau aux portes coulissantes. « On souhaite que les visiteurs se sentent chez eux, explique-t-elle. Quand ils passent la journée ici, on les accueille à table. Cela fait partie de cet art de vivre que l’on aime transmettre par le design. »

 

Le restaurant Noura à Paris

 

Projets cultes 

Parmi ses réalisations les plus emblématiques, le Bus Palladium reste un jalon, mais elle enchaîne avec des adresses devenues cultes : Régine, Lapérouse, La Gare (une ancienne gare transformée en oasis urbaine), Le Schmuck, Polpo, l’Alcazar, Dar Mima (avec Jamel Debbouze pour Paris Society à l’Institut du Monde Arabe), le 86Champs (L’Occitane x Pierre Hermé, Champs-Élysées, Paris) ou encore l’Hôtel Hana (boutique-hôtel à l’identité japonisante), Le Relais Christine, l’Hôtel Saint James à Paris, l’hôtel La Casa Monti à Rome et les nouvelles suites de l’Hôtel Byblos à Saint-Tropez.

 

L’hôtel Casa Monti à Rome © Casa Monti

 

Elle conçoit aussi des boutiques à l’international pour Cartier (Paris, Zurich, Stockholm, Shanghai, Miami, Tokyo…) et Christian Louboutin (Barcelone, Amsterdam). Sans oublier le Printemps New York, où Laura Gonzalez a repensé la légendaire Red Room, joyau Art déco de 1931, en lui insufflant une nouvelle vie grâce à un habillage de mosaïques rouges et dorées, tout en préservant l’âme et la mémoire du lieu.

 

La légendaire Red Room du grand magasin Printemps à New York © Printemps New York

 

Dans chaque ville, Laura Gonzalez compose une ambiance sur mesure : élégance feutrée à Paris, poésie brumeuse à Chengdu, exotisme tropical à Londres. Chaque décor devient un récit, marqué par sa signature : une teinte inattendue, un contraste audacieux, un clin d’œil personnel.

 

Les suites de l’hôtel Byblos à Saint Tropez ont toutes été dernièrement rénovées par Laura Gonzalez

 

Le mobilier, les céramiques et la scénographie, nouveaux territoires

 

Infatigable, Laura Gonzalez explore aussi d’autres formes de création. Elle signe une collection de mobilier avec les tissus Schumacher, conçoit les décors de la Maison Guerlain pour les Journées du Patrimoine 2023, et publie une monographie chez Rizzoli en 2023 retraçant ses projets marquants.

 

Laura Gonzalez voue une véritable admiration aux céramiques fabriquées par Jean Roger, qu’elle intègre souvent dans ses projets. Entre humour, fantaisie et artisanat d’art, ces pièces iconiques qu’elle a dessinées – grenouilles, ananas ou palmiers – apportent une touche décalée et précieuse à ses décors, incarnant parfaitement son goût du détail et des clins d’œil élégants.

 

Les fameuses céramiques signées Laura Gonzalez

 

Laura Gonzalez a aussi collaboré avec le photographe et designer Romain Laprade pour créer une collection de mobilier singulière, mêlant lignes sculpturales, textures vibrantes et esprit vintage. Ensemble, ils revisitent l’élégance des années 70 avec audace et poésie, insufflant à chaque pièce une personnalité forte et un charme profondément graphique.

 

Son showroom personnel ? Une maison de campagne du XIXe siècle, en pierre et brique, nichée à l’entrée du village de Mainneville, dans le Vexin. Entourée d’un vaste jardin, cette demeure chaleureuse, à une heure trente de Paris, est bien plus qu’un refuge : Laura Gonzalez en a fait un laboratoire de style, mêlant meubles sur mesure, pièces chinées et inspirations bucoliques. Rénovée avec soin, la maison reflète à merveille son univers créatif, éclectique et enchanteur :   un lieu intime où l’art de vivre et l’imaginaire décoratif dialoguent en toute liberté.

 

À suivre…

Entre projets hôteliers d’envergure à Dubaï, collaborations artistiques et nouvelles adresses à Paris, Laura Gonzalez poursuit son irrésistible expansion. Sa signature – joyeuse, raffinée, instinctive – s’impose comme l’antithèse du minimalisme figé, invitant à un art de vivre libre, éclectique et généreux. Elle incarne une nouvelle génération d’architectes d’intérieur, affranchie des codes, portée par l’émotion et le désir de transmission. « Ce qui me tient à cœur, c’est de toujours se donner la permission de créer », aime-t-elle à rappeler. Et puisque son imagination n’a pas de frontières, il est certain que Laura Gonzalez continuera encore longtemps à réenchanter les lieux… et nos vies.

 

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Photo à la Une : © Stéphan Julliard

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