Longtemps associé aux rituels du Moyen-Orient, le oud s’est imposé en une vingtaine d’années comme l’une des matières les plus recherchées de la parfumerie contemporaine. Derrière son succès commercial se cache une histoire millénaire, entre spiritualité, rareté naturelle et dialogue entre les cultures olfactives orientales et occidentales.
Une matière née du hasard et de la tradition
Bien avant d’entrer dans les collections des grandes Maisons de parfum, le oud occupait déjà une place essentielle dans les sociétés d’Asie et du Moyen-Orient. Obtenu à partir du bois d’agar (Aquilaria), il n’apparaît que lorsque l’arbre réagit à une infection fongique en produisant une résine sombre et odorante. Ce phénomène naturel reste exceptionnel : seule une faible proportion des arbres développe cette résine, expliquant la rareté et le prix élevé de la matière première.
Pendant des siècles, le oud n’était pas destiné à être vaporisé sur la peau. Il était brûlé comme encens dans les demeures, les lieux de culte ou lors des grandes célébrations familiales. Son parfum accompagnait les mariages, les fêtes religieuses ou l’accueil des invités. Plus qu’une fragrance, il incarnait une forme d’hospitalité, de respect et de transmission.

Cette dimension culturelle demeure aujourd’hui très présente dans les pays du Golfe, où le parfum s’inscrit dans un véritable art de vivre. Certaines Maisons contemporaines, comme Touch of Oud, fondée à Dubaï, revendiquent d’ailleurs cet héritage en faisant du oud un fil conducteur de leurs créations plutôt qu’un simple ingrédient. Leurs compositions cherchent davantage l’équilibre que la démonstration de puissance, en utilisant le oud comme une structure olfactive qui soutient le parfum sans systématiquement le dominer.
Quand l’Orient transforme la parfumerie occidentale
L’arrivée du oud dans les parfums occidentaux est relativement récente. Au début des années 2000, les grandes Maisons commencent à explorer cette matière jusque-là peu connue de leur clientèle. L’objectif n’est plus de reproduire fidèlement les traditions orientales mais d’en proposer une interprétation adaptée aux sensibilités européennes et américaines.
Parmi les pionniers figure Tom Ford avec Oud Wood (2007), qui contribue à faire découvrir un oud plus doux, boisé et accessible. D’autres maisons développent ensuite leur propre langage : Dior fait dialoguer le oud avec la rose dans Oud Ispahan, tandis que Maison Francis Kurkdjian construit une véritable collection autour de cette matière avec Oud, Oud Satin Mood et Oud Silk Mood, où le bois se mêle aux fleurs et aux accords ambrés. Diptyque privilégie une approche plus sombre avec Oud Palao, alors que Jo Malone London propose des interprétations plus lumineuses à travers Velvet Rose & Oud ou Oud & Bergamot.
Cette évolution illustre un changement plus profond : la parfumerie occidentale ne recherche plus seulement des notes fraîches ou florales mais des signatures plus texturées, capables de raconter une histoire et de créer une identité olfactive.
Un bois qui continue de se réinventer

Aujourd’hui, le oud ne cesse d’inspirer les créateurs, qui s’éloignent progressivement de l’image d’un bois exclusivement sombre ou animal.
Pour célébrer ses dix ans, BDK Parfums lance ainsi Oud Paradisio, au sein de sa Collection Studio. Imaginé par le parfumeur Jordi Fernández, le parfum associe un oud thaïlandais à un accord inattendu de crème glacée à l’ananas, un trio de roses et un fond cacao, proposant une lecture plus lumineuse de cette matière traditionnellement dense. Le créateur établit un parallèle entre le caractère du oud et la texture du cuir en couture, poursuivant le dialogue entre mode et parfumerie qui structure cette nouvelle collection.
Chez Touch of Oud, cette filiation est revendiquée dès l’origine de la marque. Son fondateur, Samer Zakharia, créateur franco-libanais né au Koweït, a grandi au contact des rituels parfumés du Golfe et d’un univers familial où les senteurs occupaient une place centrale. Après un parcours au sein de grands groupes comme L’Oréal et LVMH, puis la création de plusieurs maisons de beauté et de parfums mêlant alchimie, symbolisme et sensorialité, il fonde Touch of Oud pour proposer une lecture contemporaine de cet héritage. Les créations de la maison explorent différentes facettes du bois d’agar : Saden en offre une interprétation cuirée et orientale, Ward associe le oud à la rose de Damas, au safran et à l’ambre, tandis que Jelood met en dialogue cuir, fleurs et oud dans une composition plus contemporaine. Depuis 2025, Samer Zakharia poursuit également cette démarche avec Concept Parfums (situé au 50 rue de Sèvres, 75007 Paris), un espace parisien dédié aux marques indépendantes de parfumerie, pensé comme un lieu d’échanges autour de la création olfactive.
Si la plupart des parfums actuels utilisent des accords de oud reconstitués ou complétés par des molécules de synthèse, la fascination pour cette matière reste intacte. Rare dans la nature, profondément ancrée dans l’histoire du Moyen-Orient et désormais réinterprétée par les grandes maisons occidentales, elle est devenue l’un des symboles d’une parfumerie mondialisée où les références culturelles circulent autant que les matières premières.
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Photo à la Une : © Touch Of Oud