Grand patron de Nvidia, le leader mondial des puces électroniques, Jensen Huang n’est pas seulement l’une des personnalités les plus riches de la planète, il est devenu ces dernières années la voix influente de l’irrésistible ascension de l’intelligence artificielle. Erigé au rang de rock star de la tech, adulé partout où il va, son aura dépasse la communauté des geeks tandis que son parcours personnel vient alimenter le storytelling florissant de la hustle culture où endurer c’est déjà gagner.
Partout où elle passe elle déchaîne les foules, remplit des stades et fédère une communauté de fans prêt à tout pour faire dédicacer livres, affiches voire balles de baseball de leur idole. Cette personnalité médiatique et populaire n’est pas Taylor Swift mais Jensen Huang, 62 ans, patron de la tech accueilli tel le messie de l’intelligence artificielle, comme en juin dernier lors du Salon Vivatech à Paris.
Il n’a que trente ans et un CV des plus compacts (une expérience significative en tout et pour tout dans la tech) quand il fonde sa propre société spécialisée dans la fabrication de semi-conducteurs, Nvidia.
Bien que parti de l’univers geek et niche des jeux vidéos, le boom de l’IA en 2024 fera sa fortune au point de diriger l’entreprise la plus valorisée au monde en 2024 et d’être le bras armé de la souveraineté américaine en matière de nouvelles technologies.
Un téméraire taiwano-américain
Celui qui se prénomme alors Jen Hsun naît à Tainan, l’ancienne capitale de l’île de Taiwan le 17 février 1963. Dans cette famille de la classe moyenne, le père est ingénieur chimiste dans une raffinerie de pétrole et sa mère enseignante.
A 5 ans, il quitte son pays natal pour la Thaïlande. Un peu avant ses dix ans, alors que la guerre du Vietnam éclate à la frontière, ses parents décident de l’envoyer lui et son frère aux États-Unis.
Les deux frères sont confiés à un oncle dans l’État de Washington. Accidentellement, il se retrouve à l’Oneida Baptist Institute, une académie religieuse pour garçons en difficulté dans l’Etat du Kentucky que son oncle a pris par erreur pour un établissement prestigieux. Une période difficile où le jeune Jensen Huang doit apprendre rapidement l’anglais, travailler pour une ferme de tabac, nettoyer les toilettes et surtout s’intégrer. Il se noue d’amitié avec un jeune homme de 17 ans, repris de justice qui le forme au self défense, lui enseigne les maths.

Quelques années plus tard, il écrira l’une des deux seules lignes qui compose son légendaire CV Linkedin, en devenant “plongeur, commis de salle et serveur” chez Denny’s, une chaîne de restauration rapide afin de financer ses études. Là-bas, il lui arrive à nouveau de nettoyer les toilettes. Cette expérience, bien que particulièrement rude, forge son caractère et lui inculque l’importance de la rigueur et du travail acharné. Ses parents finissent par le rejoindre aux Etats-Unis deux ans plus tard et il part vivre avec eux dans l’Oregon. Jensen Huang, a également exercé d’autres petits boulots pour financer ses études notamment auprès d’une entreprise de fabrication de micro-ondes industriels.
Malgré ces défis, il s’accroche et finit par décrocher en 1984 un diplôme en génie électrique à l’université d’État de l’Oregon. Il a alors 21 ans. C’est dans cet établissement qu’il se lie d’amitié avec sa partenaire de laboratoire, Lori Mills, qui deviendra sa femme, cinq ans après leur rencontre.
Jensen Huang peut alors débuter sa vie professionnelle en tant que concepteur de micropuces dans la Silicon Valley. Il est alors sollicité par Texas Instrument, LSI Logic et Advanced Micro Devices (AMD). Il choisit finalement la troisième option, le géant américain des semi-conducteurs basé à Santa Clara en Californie. Cette expérience auprès d’AMD lui permet de contribuer à la conception de microprocesseurs autant que d’acquérir une expérience significative dans l’industrie des semi-conducteurs. En parallèle il suit les cours du soir à la prestigieuse Université de Stanford et huit ans plus tard décroche son master en génie électrique.
Il rejoint alors LSI Logic, une start-up en pleine croissance qui souhaitait le recruter quelques années plus tôt. Là-bas il apprend à maîtriser les subtilités des semi-conducteurs personnalisés ainsi que la technologie ASIC, perfectionnant ses compétences en matière d’intégration à grande échelle et repoussant toujours plus loin les limites de la conception de puces électroniques.
Nvidia, un projet visionnaire
En 1993, il cofonde sa propre entreprise Nvidia avec deux de ses amis, Chris Malachowsky et Curtis Priem. Avec 600 dollars comme fonds d’amorçage (200 à son avocat et 200 de la part de chacuns de ses collègues cofondateurs), cette nouvelle entreprise vise avant tout à résoudre le problème des graphismes 3D dans les jeux PC. Le business plan est élaboré sur une table d’un restaurant de la chaîne de fast food Denny’s. Un choix qui s’explique non seulement par une précédente expérience de serveur de Jensen Huang mais aussi parce que le café y est bon marché.

Son idée se révèle particulièrement visionnaire : les processeurs graphiques ou GPU ne sont pas seulement destinés au jeu vidéo sur PC, ils peuvent révolutionner le calcul informatique.
Fort de cette idée, deux ans après sa fondation, l’entreprise lance son premier produit, le NV1, En étant la première puce à combiner audio, vidéo et graphiques 3D, Jensen Huang souhaitait transformer un ordinateur personnel en « console de jeux vidéo PC » et ainsi rivaliser avec les consoles du moment (Playstation de Sony, la Sega Saturn et l’Ultra 64 de Nintendo). Mais surtout, le produit propose une architecture 3D optimisée mais qui remet en cause les standards de l’industrie vidéo-ludique. Ce projet ambitieux cumule l’erreur de cibler un marché de niche particulièrement restreint. Il se révèle être un échec commercial avec deux grands clients seulement, Sega et Diamond Multimedia. Pas assez pour révolutionner le marché, ce qui pose des problèmes de compatibilités : l’entreprise frôle alors la faillite.
Nvidia a alors moins de neuf mois d’autonomie et doit effacer trois années de travail acharné et près de 20 millions de dollars précédemment dépensés en R&D.
Jensen Huang tente alors un coup de poker, investir ses ressources restantes dans le développement d’un deuxième produit, la RIVA 128. Cette fois-ci il n’hésite pas à abandonner l’architecture initiale du projet et revenir à une idée simple : délivrer un produit adapté aux standards et aux besoins du marché et s’inspirant du leader de l’époque Direct3D de Microsoft tout en étant plus performant. En créant trois équipes de développement, chacune travaillant selon le cycle d’innovation de 18 mois en vigueur sur le marché mais décalées de six mois, Jensen Huang a trouvé le moyen de développer un produit et de le commercialiser à la vitesse de l’éclair.

Un choix qui se révèle payant, si bien qu’en 1999, l’entreprise révolutionne le marché avec le premier véritable GPU de l’histoire, la GeForce 256. Propulsée vers les sommets, Nvidia entre alors en bourse le 22 janvier 1999 au prix de 12 dollars l’action.
Légendaire Pivot
En 2006, Nvidia développe CUDA (Compute Unified Device Architecture). Ce nouveau langage et cadre de programmation permet d’exploiter toute la puissance des GPU pour des usages allant bien au-delà des jeux vidéo.
Les chercheurs commencent alors à détourner les GPU pour le deep learning – branche de l’intelligence artificielle qui permet à un ordinateur d’apprendre par lui-même à partir de données – la simulation scientifique ou la finance quantitative. Un GPU est en effet en mesure d’effectuer des milliers d’opérations en parallèle, le rendant bien plus rapide que les solutions conventionnelles.
Le déclic survient en 2012. Lors du concours ImageNet, le modèle AlexNet développé par Hinton, Krizhevsky et Sutskever bat tous les records de reconnaissance d’images et s’avère entraîné sur des GPU Nvidia (GTX 580). Ce succès prouve que le deep learning s’avère tout bonnement impossible sans GPU. Jensen Huang comprend alors que les puces que fabrique Nvidia constituent l’infrastructure idéale pour l’IA.
A partir de 2016, Nvidia développe des GPU dédiés à l’IA. L’entreprise commercialise alors Tesla / Volta (V100), puis Ampere (A100) et Hopper (H100).
Il faut toutefois attendre 2022 et le lancement de l’intelligence artificielle générative de ChatGPT pour que l’usage de l’IA se généralise.
En 2023, l’entreprise rejoint le club très fermé des néo-GAFAM, les Magnificent Seven, des entreprises technologiques cotées les plus valorisées et actives dans l’intelligence artificielle aux côtés de Microsoft, Tesla, Meta, Apple, Alphabet et Amazon.
En 2024, l’explosion de la demande pour des architectures IA couplées aux promesses de gains énoncés par les cabinets de consulting et l’entreprise Open AI, elle-même cliente des puces Nvidia, font quadrupler sa valorisation, allant jusqu’à inverser le rapport de force avec Microsoft et Apple. En janvier 2025, le dévoilement par la Chine de Deepseek, une nouveau modèle de langage proposant les mêmes services que ChatGPT pour une fraction de son prix et de son coût énergétique fait violemment chuté l’action Nvidia de -590 milliards de dollars, la plus forte secousse en bourse à date.
En juillet 2025, Nvidia devient la première entreprise au monde cotée en bourse à dépasser les 4000 milliards de dollars de valorisation (environ 3 700 milliards d’euros). Pour Reuters Nvidia représente alors 7,3 % du S&P 500 (l’indice des 500 entreprises américaines les plus valorisées). A raison d’une croissance de 22% entre janvier et juillet, l’entreprise de Jensen Huang surpasse l’ensemble du secteur des semi-conducteurs, y compris ses concurrents comme AMD, Intel ou Qualcomm.
Devenu un acteur incontournable de l’écosystème IA (à raison de 90% de parts de marché dans les puces IA), Nvidia multiplie les partenariats stratégiques et les investissements dans des sociétés innovantes tierces. Ainsi, en septembre l’entreprise s’est engagé à investir 100 milliards de dollars dans OpenAI en échange d’équipement de produits de l’entreprise de Jensen Huang. L’objectif affiché est de déployer une puissance de calcul sans précédent : 10 gigawatts, soit l’équivalent de 4 à 5 millions de GPU (ce que l’entreprise prévoit de livrer en 2025) selon le chef d’entreprise au micro de CNBC. En parallèle, Nvidia a investi 5 milliards de dollars contre 4% du capital d’Intel et 700 millions de dollars dans la start-up britannique Nscale.
Rock star de la Tech
Toute cette success story de Nvidia et la fortune de Jensen Huang, estimée par Forbes à 125 milliards de dollars, alimente toute une vague de fascination qui transcende le milieu de la tech.
Le fondateur Jensen Huang jouit d’autant plus d’une aura extraordinaire que son principal rival, dans le clan des rock stars de la tech, Elon Musk, a vu son image fortement écornée par des scandales successifs autant que son bref passage au sein de l’administration Trump. Là où le dirigeant – entre autres – de Tesla, X (anciennement Twitter) et SpaceX a fait couler beaucoup d’encre par son management toxique et ses licenciements aussi massifs que soudains, Jensen Huang, lui déclare, détester licencier. “plutôt que de virer quelqu’un, je préfère le torturer pour qu’il devienne bon” a ainsi déclaré, non sans humour, le patron de Nvidia.

Jensen Huang a beau être une grande fortune mondiale doublée d’une figure influente de la tech et de l’IA, il cultive une image relativement accessible et bienveillante qui contraste avec les entrepreneurs à succès des années 2010.
Mark Zuckerberg lui-même l’a surnommé “le Taylor Swift de la Tech”. Mais s’il se démarque de ses confrères de la Silicon Valley par sa philosophie, le patron de Nvidia n’oublie pas les recettes gagnantes en particulier l’art de l’uniforme et ce, tant pour se démarquer que pour diminuer sa charge mentale quotidienne. En deux décennies, le patron de la tech ne quitte jamais sa veste en cuir noire. Au point que Jensen Huang aime à se définir comme « l’homme en veste en cuir qui répète trois fois la même chose ».
Si Zuckerberg ose la comparaison avec la megastar de la pop, c’est que chacune de ses interventions, que ce soit lors de Computex Taiwan ou encore au printemps dernier à Vivatech suscite mouvements de foule et euphorie au point que son service de sécurité est souvent sur les dents. On se bouscule pour ses autographes. Certains sont même prêt, dans une logique quasi mystique, à acquérir la fameuse veste de l’entrepreneur à succès que l’on imagine porteuse de chance. Rançon de la gloire, des contrefaçons circulent ainsi en ligne sous la mention de “Jensen Huang Leather Jacket”.
A l’instar de Taylor Swift, il dispose également d’une communauté de fans. Pour lui sur Tiktok comme sur Instagram, en lieu et place des Swifties, il peut compter sur la Jensanity. Ces admirateurs loyaux n’hésitent pas à entretenir la légende d’un Jensen Huang à la persévérance à toute épreuve, réalisant des mini vidéos à partir de ses speechs, traquant les punchlines inspirantes pour les ériger en citations à méditer. Jensen Huang a ainsi un jour déclaré « Pour survivre dans un secteur hautement concurrentiel, il faut le vouloir plus que quiconque. En tant qu’entreprise, équipe et entrepreneur, il faut vouloir réussir plus que vos concurrents ne veulent vous en empêcher… Ma volonté de survivre dépasse celle de presque tous ceux qui veulent ma perte ».
Ses keynotes écoutées religieusement dans des stades bondés le rapproche également d’une autre figure médiatique, cette fois-ci de la tech, disparue et même regrettée, celle de Steve Jobs chez Apple. Il a d’ailleurs dernièrement gagné un autre surnom, celui de “Steve Jobs de l’IA”.
Reste à savoir si sa popularité sera amenée à durer à mesure que l’intelligence artificielle se rapproche de la courbe de la désillusion de Gartner, étape douloureuse mais incontournable avant l’adoption à grande échelle de toute innovation technologique. La croissance fulgurante de l’entreprise n’élude pas la question du bien fondé comme de la viabilité de sa valeur boursière. Une situation d’autant plus instable géopolitiquement que l’entreprise qui lui fournit la matière première, TSMC (63% des parts de marché de la fonderie de puces de dernière génération) est taïwanaise et sous la menace d’une annexion de l’île par la Chine.
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