Figure majeure de l’art contemporain et cofondateur du mouvement Kapitalistischer Realismus, Gerhard Richter est l’un des plus grands artistes de sa génération. Pendant plus de 70 ans, le peintre allemand a exploré l’univers de la photo à travers son pinceau, tout en présentant des œuvres plus abstraites et conceptuelles.
Né en 1932 à Dresde, Gerhard Richter grandit dans une Allemagne marquée par la montée du nazisme. Cet environnement hantera sa vie comme son œuvre. En 1937, sa tante Marianne Schönfeld, atteinte de troubles mentaux, est victime du programme d’euthanasie nazie Aktion T4. En 1945, il voit sa ville détruite par les bombardements. Autant d’événements traumatisants pour le jeune Richter, qui se nourrit cependant de l’enseignement de ses parents – son père étant instituteur et sa mère amatrice de littérature et de musique.
La naissance du mouvement Kapitalistischer Realismus
Après la guerre, il étudie la peinture murale à l’Académie des Beaux-Arts de Dresde, en République Démocratique Allemande (RDA). Il réalise alors des fresques de propagande socialiste, dans le style réaliste exigé par le régime. Une de ses fresques, Vie heureuse des travailleurs (1956), sera d’ailleurs détruite car jugée idéologiquement suspecte.
Quelques semaines avant la construction du mur de Berlin en 1961, il part avec sa femme en Allemagne de l’Ouest, à Düsseldorf. L’artiste en herbe considère cette période de sa vie comme une seconde naissance.
Il rencontre les peintres Sigmar Polke, Konrad Lueg et Blinky Palermo. Ensemble, ils fondent le mouvement Kapitalistischer Realismus : leur version allemande du pop art, ironique et critique de la société de consommation occidentale. Porté par cette effervescence créative, Gerhard Richter commence à peindre à partir de photographies. Il reproduit avec un flou optique des portraits, des images de presse ou encore des scènes domestiques. Il y voit une façon de concevoir un tableau avec sincérité, l’image passée étant déjà un souvenir imprécis. Ses tableaux mêlent mémoire personnelle, histoire allemande et images banales du quotidien.
Sa première œuvre, Tisch (La Table) (1962–63), qu’il détruit partiellement, traduit déjà son doute sur la vérité des images. Avec Frau mit Schirm (Femme au parapluie) (1964), il peint un portrait flou, transformant une photo banale en souvenir brumeux. Tante Marianne (1965) évoque sa tante, victime du régime nazi, dans une scène tendre et tragique. Puis Ema (Nue sur un escalier) (1966) rend hommage à sa femme, dans une vision sensuelle et distanciée, inspirée de Duchamp.
Entre peinture et image
Gerhard Richter devient l’un des artistes qui réfléchit le plus sur le rapport entre peinture et image photographique. Il commence à produire des séries et des catalogues systématiques de ses œuvres, explorant différents thèmes et techniques. Entre 1970 et 1972, il crée Stadtbild, des vues urbaines grises et floues, puis représente l’Allemagne à la Biennale de Venise. En 1972, il réalise 48 Portraits, inspirés de photos de presse. En 1973, avec Fels, il peint des paysages montagneux en peinture. À partir de 1976, il initie la série Abstraktes Bild, et en 1978 expérimente la “racle”, (une large lame souple ou rigide) avec Abstraktes Bild (776-1), mêlant hasard et contrôle.
La décennie suivante, Richter explore de nouvelles dimensions, entre abstractions, paysages et vitrages, et devient rapidement un artiste mondialement reconnu. En 1982, avec Abstraktes Bild (CR 555), vibrant de couches colorées, il poursuit son utilisation de la racle. Entre 1983 et 1984, la série Wald propose des paysages semi-abstraits, suspendus entre figuration et disparition. Deux ans plus tard, Betty montre sa fille de dos dans un portrait hyperréaliste, tiré d’une photo. En 1988, il traite la mort des membres de la RAF (la Fraction Armée Rouge en français) avec 18. Oktober 1977, une œuvre froide et mélancolique questionnant le lien entre image, mémoire et culpabilité collective en Allemagne.
L’artiste étend par la suite sa réflexion à la transparence et à la perception, avec le verre, les miroirs et les structures modulaires. En 1991, Spiegel présente des plaques de verre polies reflétant le spectateur et en 1995, il rassemble dans Atlas plus de 800 planches d’images, croquis et photos accumulées depuis les années 1960, projet présenté en 1996 dans Les Archives du temps. En 1998, les Cage paintings, six grandes abstractions exposées à la Tate Modern, montrent son dialogue avec la musique de John Cage.
Dans les années 2000, Richter se plonge dans la spiritualité. En 2007, il crée le vitrail de la cathédrale de Cologne, composé de 11 500 carrés de verre générés par ordinateur, suivi en 2008 par la mosaïque 4900 Farben. Dans les années 2010, il peint moins mais produit des œuvres majeures et méditatives : Birkenau (2014), House of Cards (2019), la série Mood (2022).
Une exposition à la Fondation Louis Vuitton
Gerhard Richter a fait l’objet de nombreuses rétrospectives internationales. Dès 1977, le Centre Pompidou à Paris lui consacre sa première grande exposition. En 2012, la rétrospective Panorama, présentée à Paris, Londres et Berlin, rassemble environ 150 œuvres couvrant plusieurs décennies de création, des portraits flous aux abstractions vibrantes. D’autres expositions, comme celle de 2018 au Museum Barberini à Potsdam, mettent en lumière ses séries abstraites et expérimentations sur la matière.
En ce moment, Gerhard Richter est à l’honneur d’une rétrospective à La Fondation Louis Vuitton du 17 octobre 2025 au 2 mars 2026. L’exposition propose un panorama complet de sa carrière, des premières peintures d’après photographies des années 1960 à ses abstractions récentes et expérimentations sur verre et acier. Plus de 270 œuvres sont présentées, allant des portraits flous et mélancoliques aux compositions abstraites vibrantes, en passant par des photographies retravaillées et des aquarelles. Organisé chronologiquement, le parcours permet de bien suivre l’évolution de l’artiste.

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Photo à la Une : portrait de Gerhard Richter © Benjamin Katz


