Cannes : le cinéma revisite la scandaleuse Comtesse du Barry

Sixième long métrage de Maïwenn, le film d’ouverture du 76e festival de Cannes “Jeanne Du Barry” signe le retour de la réalisatrice à Cannes ainsi que de Johnny Depp, absent des écrans depuis 2018. De quoi redécouvrir l’histoire de la Comtesse du Barry, devenue, par la force des choses, l’ultime favorite du Roi de France…jusqu’à causer sa propre perte.

 

Maïwenn réalisatrice et actrice

 

Maiwenn est une comédienne précoce. Poussée devant la caméra dès l’âge de 5 ans par amour pour sa mère,l’actrice Catherine Belkhodja, elle a été révélée par son rôle d’Isabelle Adjani jeune dans L’Eté Meurtrier de Jean Becker (1983). Elle est ensuite propulsée par Luc Besson, qui la fait jouer physiquement la diva – cantatrice d’opéra – dans son film le Cinquième Élément (1997).

 

Mais c’est résolument à la réalisation qu’elle se révèle dans le paysage cinématographique français.

 

Depuis Pardonnez-moi (2006), décrivant ses relations toxiques avec ses parents à ADN (2020), film sur ses origines algériennes, la réalisatrice Maïwenn s’est bien plus livrée sur son propre passé, au travers de ses personnages, que l’on pourrait soupçonner.

 

Et c’est sans compter Mon Roi (2015) sur l’emprise amoureuse, Polisse (2011) évoquant les coulisses d’une brigade de protection des mineurs ou encore Le bal des actrices (2009), présentant avec humour et un casting cinq étoiles le rapport à la célébrité et au pouvoir. Ajoutez à cela que lorsqu’elle réalise, elle est souvent devant la caméra.

 

Habituée du festival de Cannes, elle a  remporté en 2011 le Prix du Jury du Festival de Cannes avec Polisse, pour sa première sélection en compétition.  Quatre ans plus tard, elle est revenue en sélection officielle avec Mon Roi avec un rôle qui avait permis à Emmanuelle Bercot de remporter le Prix d’interprétation féminine.

 

Pour son sixième film, Maiwenn a choisi de se focaliser sur un personnage historique, injustement releguée à l’image de “la putain du Roi” : Jeanne du Barry, soit la dernière maitresse de Louis XV. Fascinée par des films comme Barry Lyndon de Stanley Kubrick (1975) ou encore Tous les matins du monde d’Alain Corneau (1991), elle rêvait de faire son premier film en costume d’époque.

 

La réalisatrice a toutefois décidé de délaisser une reconstitution purement historique pour se concentrer sur la relation passionnée qu’ont entretenu Jeanne Du Barry et Louis XV, au mépris du protocole de la cour et des rumeurs.

 

Elle a ainsi déclaré ainsi au JDD, “Les puristes me critiqueront peut-être, je m’y prépare, mais j’assume complètement l’angle que j’ai choisi ». Elle précise néanmoins que sa relecture du personnage historique ne sera « ni pop ni rock« , comme Sofia Coppola l’avait fait pour son film Marie-Antoinette.

 

La seule dimension “moderne”  de cette production est peut-être la signature par Chanel de six robes de Jeanne Du Barry. Un parti pris loin d’être hors de propos quand on sait que son ex-directeur artistique Karl Lagerfeld aimait particulièrement le Grand Siècle avec ses robes à crinoline et le style rococo. En témoigne la robe vintage issue de la collection Haute Couture automne-hiver 1992 de la Maison qui a été portée par la chanteuse Dua Lipa au MET Gala.

 

Maïwenn arbore le fameux collier franges et la broche plume Chanel © Stéphanie Branchu / Why Not Productions

 

Le film met aussi en valeur les autres Maisons du groupe avec notamment les chapeaux de Maison Michel, l’orfèvrerie de Goosens ou encore des pièces de haute joaillerie Chanel.

 

Maïwenn porte ainsi lors de la scène de sa rencontre officielle avec Louis XV, une réédition du collier Franges rehaussé de la broche plume Chanel, visible jusque sur l’affiche du film.

 

Mécène des arts – tout comme la vraie Jeanne du Barry – Chanel a également soutenu dernièrement un autre film français : les Trois Mousquetaires de Martin Bourboulon.

 

Le seul point commun avec le film de Sofia Coppola est d’avoir opté pour une grande liberté de ton. Maïwenn concède à ce sujet avoir “voulu faire un conte sur une perdante magnifique qui court à sa perte. »

 

Le parti pris est aussi résolument féministe avec une héroîne décrite comme une femme puissante et ambitieuse.

 

D’après le synopsis officiel, il y est question de “Jeanne Vaubergnier, fille du peuple avide de culture et de plaisirs”, qui met à profit ses charmes et son intelligence pour gravir un par un les échelons de la société. Elle devient la favorite du roi Louis XV, qui ignore sa condition de courtisane mais retrouve auprès d’elle le goût de la vie. Les deux tombent éperdument amoureux. Contre toutes les convenances, Jeanne s’installe à Versailles. Et son arrivée scandalise la cour…”

 

La réalisatrice a concédé au micro de Pierre Lescure, dans l’émission Beau Geste sur France 2, que Jeanne du Barry est un peu “la métaphore de tous les combats de [sa] vie”. Issue comme elle d’une famille modeste, elle a vécu la condescendance des professionnels du cinéma, critiquant son manque d’éducation (elle a arrêté l’école à 15 ans), ses mœurs libérés (sexualité précoce) ou encore sa relation avec le réalisateur Luc Besson, père d’un de ses enfants. Ces raisons l’ont naturellement poussée à incarner elle-même ce personnage controversé de l’histoire de France.

 

Derrière Jeanne du Barry, il s’agit de casser les clichés caricaturaux véhiculés par cette “fille des rues”, découverte par Maïwenn au cinéma dans le film Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006) et incarné à l’époque par Asia Argento.

 

L’ascension d’une roturière

 

L’histoire de Jeanne Bécu devenue comtesse du Barry est très romanesque, quelque part entre les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – ou la série Gossip Girl c’est selon – et Bel-ami de Maupassant.

 

On y retrouve manigance, jeux de pouvoir, transgression, libertinage, ambition et amour contrarié. Le parcours de l’héroïne est aussi celui d’une femme, transfuge de classe, à une époque où le rang – comme le sexe – présidait plus que jamais à la destinée de l’individu.

 

Jeanne du Barry est ainsi une des rares favorites à s’être approchée de l’image de la Marquise de Pompadour. Maîtresse de Louis XV durant 20 ans, elle est considérée alors comme un modèle tant en matière d’élévation sociale que de beauté, d’élégance et d’esprit.

 

Née à Vaucouleur (Meuse) d’une mère couturière et d’un père moine paillard.

 

La vie volage que mène sa propre mère jette l’opprobre sur cette dernière qui la confie à un couvent. Durant neuf ans, Jeanne y reçoit une éducation de qualité aux côtés de filles issues de la bourgeoisie.

 

A 15 ans, alors apprentie coiffeuse, Jeanne rencontre un jeune coiffeur qui lui fait prendre conscience de sa beauté ainsi que du pouvoir de séduction de sa chevelure.

 

Toutefois, à cette époque, son physique remarquable et son absence de titre la promet au mieux à une carrière dans la galanterie, un autre nom pour désigner la haute prostitution.

 

Détail du portrait de Madame du Barry par Marie Louise Élisabeth Vigée-Lebrun, huile sur toile, National Gallery of Art, Washington DC

 

Mais le destin l’amène d’abord à être femme de chambre chez les Lagarde, une famille de financiers où elle va véritablement prendre goût au luxe. Accusée d’avoir eu une aventure avec l’un des fils, elle est chassée et contrainte de se reconvertir en demoiselle de magasin.

 

Au contact avec les élégantes de l’époque, elle développe son sens aigu de la mode, devançant le style naturel et décontracté qu’adoptera plus tard Marie-Antoinette. Elle fait alors la connaissance d’une cliente un peu particulière,La Gourdan – tenancière d’une maison close – qui lui suggère de vendre ses charmes aux plus offrants. Elle finit par rejoindre ce lieu de plaisirs, qui fournit le réseau de haute prostitution géré par Jean du Barry, dit “le roué”, autrement dit “le débauché”, violent et sans scrupule. Devenue sa maîtresse, elle ne tarde pas à tomber sous l’emprise de ce comte connu du tout Paris comme étant le seul aristocrate qui “brocante” des filles.

 

Les airs de douceur et d’honnêteté de Jeanne lui valent le surnom de Mademoiselle L’Ange ainsi qu’une grande popularité auprès des clients. Mais le comte la fait travailler à l’excès, si bien qu’elle se range pour tenir un salon de conversation. Elle se prend alors d’amitié pour le Maréchal, duc de Richelieu. Comme Jean Du Barry, il ne tolère plus que le pouvoir soit exercé depuis 10 ans par le duc de Choiseul, le secrétaire d’Etat apprécié du roi et ex-favori de la Marquise de Pompadour.

 

Les deux hommes ont alors une idée pour se rapprocher du pouvoir royal et bénéficier des privilèges associés : introduire Jeanne dans le lit du Roi.  Encore faut-il se mettre en rapport avec Dominique Lebel, le premier valet de chambre de sa majesté, également surnommé le Ministre des plaisirs. Ce dernier sert en effet de rabatteur au roi, qui a une peur bleue des maladies vénériennes. Jeanne parvient à le convaincre et finit par être présentée au Roi. Lebel lui fait croire qu’elle est la comtesse du Barry et c’est le coup de foudre.

 

Contre toute attente, ce qui devait être une passade servant de tremplin aux deux ambitieux Richelieu et le comte du Barry, finit par déboucher sur une relation bien plus solide.   Conquis par Jeanne, le Roi souhaite la présenter à la cour. Ce qui n’est pas sans poser problème. En effet, selon un règlement royal de 1750, seules peuvent séjourner à Versailles, les personnes en mesure de prouver une noblesse immémoriale ainsi qu’un statut marital. Lebel se voit donc contraint de révéler la supercherie au Roi.

 

Ayant en horreur le protocole et fortement épris de la courtisane – de 35 ans sa cadette – Louis XV décide contre toute attente de régulariser sa situation. Jean du Barry étant déjà marié, Jeanne épouse le frère de celui-ci dans un simulacre de cérémonie religieuse.

 

Quant à l’absence d’origines nobles remontant à 1400, on lui trouve finalement un lien de parenté avec les Barrymore, une famille noble d’Angleterre…et le généalogiste du roi ferme les yeux.

 

Le 22 avril 1769, Jeanne est finalement officiellement présentée à la cour. Considérant Louis XV comme un homme – non comme un Roi – et l’initiant à des pratiques venues des bordels de Paris, elle parviendra à prendre la place de la Pompadour dans son cœur. Fait rarissime : elle dispose alors d’un appartement à Versailles sous les combles, initialement prévue pour la belle-fille du roi, la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe.

 

Bien que d’origine modeste, elle obtient du roi un intérieur blanc et or, d’ordinaire réservé aux personnes de noble lignée.

 

Ce dernier la comble de cadeaux qu’il s’agisse de bijoux ou de domaines, si bien qu’on la décrit “ruisselante de diamants”.

 

Mécène des arts, Jeanne du Barry commande de nombreuses pièces, que ce soit au menuisier Delanois, à l’ébéniste Leleu ou encore aux peintres Drouais le Fils, Elizabeth Vigée Lebrun, Fragonard ou encore Vien.

 

Dolores Del Rio (à droite) interprète la comtesse du Barry dans Madame du Barry de William Dieterle (1934) © Warner Bros

 

Elle se heurte toutefois très vite à l’hostilité de courtisanes qui jalousent sa beauté autant que son titre de maîtresse royale. La jeune dauphine, Marie-Antoinette, poussée par une famille royale scandalisée, ne tarde pas, à son tour, à lui témoigner son inimitié.

 

Le duc de Choiseul cherche pour sa part à faire de sa sœur – Béatrice, duchesse de Gramont – la maîtresse du roi afin de manipuler sa majesté à sa guise. Mais voyant ses plans s’effondrer, il finance une campagne de dénigrement particulièrement virulente à l’encontre de Jeanne.

 

Mais rien n’y fait, l’amour triomphe de tout… sauf de la mort.  Le 10 mai 1774, le Roi décède des suites de la petite vérole. Par ordonnance royale, son successeur, le jeune Louis XVI chasse Jeanne de Versailles.  De nouveau célibataire à 31 ans, elle trouve alors refuge dans son domaine de Louveciennes, cadeau du défunt Louis XV, où elle file le parfait amour avec le duc de Brissac.

 

Pavillon de musique du domaine de Louveciennes

 

Mais Jeanne ne tarde pas à être rattrapée par la Révolution Française. Insouciante, elle commet l’erreur de maintenir sa correspondance avec des nobles émigrés en Europe. Alors qu’une partie du butin dérobé dans son domaine est finalement retrouvée à Londres – ville où elle a l’habitude de se rendre – elle attire l’attention du Comité de Salut Public. Ce dernier l’accuse de soutenir la contre-révolution et la fait arrêter.

 

Faisant l’objet d’un procès expéditif, mal défendue, accablée par l’accusateur public Fouquier-Tinville, elle sera finalement guillotinée.

 

Moins populaire que la reine Marie-Antoinette et La Pompadour dans l’imaginaire collectif, la du Barry est également peu représentée au cinéma.

 

La dernière production qui lui était dédiée, Madame Du Barry, a été réalisée en 1954 par Christian Jaque avec Martine Carol dans le rôle-titre.

 

Il faudra attendre le film Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006), pour voir reparaître cette représentante du demi-monde sous les ors de Versailles, sous les traits d’Asia Argento.

 

Asia Argento est la Comtesse du Barry dans le film Marie-Antoinette de Sofia Coppola © Columbia/Sony

 

L’actrice donne alors la réplique à un Louis XV campé par Rip Torn. Un roi sur le déclin marqué par son âge avancé et inquiet pour son salut. Soit un rôle de prédilection pour un acteur en quête de rédemption… comme Johnny Depp.

 

Le Retour de Johnny Depp à l’écran

 

Autre rôle titre, le film signe le retour de l’acteur fétiche de Tim Burton et star de la franchise Pirate des Caraibes : Johnny Depp. De Las Vegas Parano à Pirates des Caraïbes, l’acteur âgé de 59 ans, est lui aussi un habitué du festival de Cannes, notamment depuis qu’il y a présenté son propre film The Brave, en tant que réalisateur en 1997.

 

Maïwenn et Johnny Depp, couple royal dans le film Jeanne du Barry © Stéphanie Branchu / Why Not Productions

 

Dans le film Jeanne du Barry, Johnny Depp incarne Louis XV. Un roi sexagènaire, particulièrement dépressiflorsqu’il fait la rencontre de la jeune roturière. Deux ans plus tôt, ce dernier vient alors de perdre, coup sur coup, son fils le Dauphin Louis-Ferdinand, sa précédente maîtresse, la marquise de Pompadour ainsi que son épouse, la reine Marie Leszczynska.

 

Un rôle que Johnny Depp joue – une fois n’est pas coutume – entièrement en français.

 

Maïwenn voulait pour lui donner la réplique et rendre la relation crédible un acteur qu’elle trouve elle-même sexy, mystérieux, royal et dark. Ado, elle avait eu le coup de foudre devant la comédie musicale Cry Baby de John Waters (1990). Johnny Depp s’est ainsi retrouvé dans le panel des propositions pour le rôle du Roi de France.

 

L’acteur américain n’était plus visible sur les écrans depuis les Animaux fantastiques 2 : Les Crimes de Grindelwald sorti en 2018.

 

Ce retour n’est pas sans susciter la polémique depuis son retentissant et très médiatique procès qui l’a opposé à son ancienne épouse Amber Heard, sur fond d’accusations de violences conjugales puis d‘accusations mutuelles de diffamation.

 

La Maison Dior a, elle, récemment décidé de renouveler sa confiance avec l’acteur – son égérie depuis 2015 – à travers un contrat au montant jamais atteint pour la promotion d’un parfum masculin : plus de 20 millions de dollars, rapporte le magazine Variety. De quoi éclipser les sommes perçues par Robert Pattinson pour Dior Homme  (12 Millions de dollars) ou Brad Pitt pour Chanel N°5 (7 millions de dollars).

 

Sur fond de mouvement post #MeToo, ces événements font que sa venue au Festival de Cannes pourrait bien engendrer quelques débordements.

 

La réalisatrice assume néanmoins son choix, déclarant au JDD “Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est son expressivité : dans les scènes sans dialogues, son visage laissait passer beaucoup d’émotions. » 

 

L’acteur n’est toutefois pas le seul hôte de marque du film.

 

Sont également présents à l’écran Benjamin Lavernhe, Pierre Richard, Melvil Poupaud, Noémie Lvovsky, Pascal Greggory, India Hair et bien évidemment… Versailles !

 

L’appartement de madame du Barry © Château de Versailles / Christophe Fouin

 

En effet, le film Jeanne du Barry a été tourné pour une large part dans les décors historiques du célèbre château – notamment dans son appartement fraîchement restauré -, ainsi qu’à Vaux le Vicomte.

 

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Photo à la Une :© Stéphanie Branchu / Why Not Productions

Victor Gosselin est journaliste spécialisé luxe, RH, tech, retail et consultant éditorial. Diplômé de l’EIML Paris, il évolue depuis 9 ans dans le luxe. Féru de mode, d’Asie, d’histoire et de long format, cet ex-Welcome To The Jungle et Time To Disrupt aime analyser l’info sous l’angle sociologique et culturel.

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