Marc Bohan : Portrait d’un talentueux mais discret couturier

Resté trois décennies aux manettes du style de Christian Dior, Marc Bohan était pourtant un inconnu pour le grand public. A l’origine de Baby Dior, de Christian Dior Monsieur, de parfums comme Eau Sauvage et de la toile oblique, il laisse cependant un héritage fondateur pour la Maison.

 

Fan de théâtre et d’opéra, Marc Bohan n’a pourtant jamais été au centre de la scène de la mode. Alors que son décès à l’âge de 97 ans vient d’être annoncé, seuls les initiés de la Fashion Sphère ont reconnu l’importance de la nouvelle.

 

Car bien qu’étant le créateur à avoir tenu le plus longtemps les rênes de la création chez Christian Dior, soit près de 30 ans, de 1961 à 1989, Marc Bohan n’était pas connu du grand public.

 

Resté dans l’ombre

 

A la différence d’Yves Saint Laurent, qui avait repris très jeune et très brièvement les rênes de Dior, puis devenu une superstar avec sa propre Maison, Marc Bohan est resté dans l’ombre.

 

Marc Bohan dans son atelier avec ses inspirations © Presse

« Mes amis s’étonnent parfois de mon effacement derrière le nom de Christian Dior, confiait-il dans la préface du catalogue d’une exposition consacrée à son travail, qui s’est tenue en  2009, au Musée Dior de Granville (Manche).  Ma seule ambition fut toujours de justifier la confiance portée en moi, depuis Marcel Boussac, jusqu’à tous ceux dont je savais que leur talent avait besoin que la maison Dior se maintienne ». 

Si l’homme avait du talent à revendre, on peut imaginer que ses débuts ont peut-être définitivement fauché sa potentielle ambition d’être tout en haut de l’affiche.

 

Né Roger Bohan, le 22 août 1926, il sera contraint de changer de prénom chez un de ses employeurs, un autre collaborateur ayant le même. Il finira par adopter ce nouveau patronyme. Déjà le jeune Marc Bohan cherche à échapper aux études et à un destin tout tracé dans la finance qui aurait rassuré ses parents, dont son père, banquier. Alors qu’il rejoint l’entreprise familale où il s’ennuie ferme, il assiste en secret à des défilés de mode, sur ses pauses déjeuner. Un univers magique qu’il a découvert grâce à sa mère, elle-même modiste. 

 

Entré par la petite porte, en tant qu’apprenti d’atelier chez Jean Patou, il apprend très vite au sein des Maisons de couture emblématiques de l’époque, où il gagne de plus en plus de responsabilités, soit après Jean Patou, Robert Piguet, Edward Molyneux et Madeleine de Rauch.

Il ne tarde pas à travailler en secret pour deux marques new yorkaises que sont Adele Simpson et Originala.

 

Une Maison Marc Bohan éphémère

 

L’envie lui prend alors de créer, lui aussi, en son nom. En pleines trente glorieuses, la chance sourit souvent aux audacieux. En 1953, alors âgé de 30 ans, il ouvre sa propre maison de couture.  Le succès commercial est au rendez-vous, mais les finances ne suivent pas…Marc Bohan n’était décidément pas fait pour les chiffres. Et il n’a pas la chance de pouvoir confier sa gestion à un Pierre Berger, comme Yves Saint Laurent pour sa propre Maison.   

Marc Bohan a retenu la leçon : plus jamais, il ne cherchera à se lancer à son propre compte. Au magazine People, il confiera en 1978 avoir été « profondément marqué » par cet épisode qui lui laissera « une grande déception ». 

Après la faillite de son entreprise, en 1954, le couturier retourne chez Jean Patou.   

Mais en 1957, le service militaire d’Yves Saint Laurent va tracer deux destins. Le jeune créateur né en Algérie venait à peine de reprendre les rênes de la création chez Christian Dior, son fondateur éponyme ayant été fauché par une crise cardiaque.

 

La place vacante est proposée à Marc Bohan, qui l’accepte et remplit si bien sa mission qu’une fois son devoir militaire accompli, Yves Saint Laurent ne retrouvera pas son poste ! Il fondera sa Maison,  avec le destin qu’on lui connaît…

 

Trois décennies de réinvention

 

Marc Bohan saura, lui, réinventer Dior pendant trois décennies. 

 

L’aventure au sein de la Maison du 30 avenue Montaigne commence avec la collection automne-hiver 1961, baptisée« Slim Look »

 

Collection inaugurale de Marc Bohan pour Dior, automne-hiver 1961 © Dior

Le communiqué associé à cette collection donne déjà le ton  : « La silhouette est souple, mince, les épaules sont naturelles, la taille ondule, les hanches sont très plates ».

 

Depuis, l’homme n’aura de cesse de libérer le corps de la femme en proposant des tenues plus fluides et plus courtes, les libérant de leurs entraves. 

 

Robe en soie organza blanche, 1964 © Dior

Et s’il n’est pas devenu une star à l’aura éternelle, cela ne l’empêchait pas de les côtoyer, parfois de très près, et de faire bénéficier sa Maison de leur aura. 

 

C’était un proche des célébrités qui lui confiaient leurs silhouettes.  Comme la Callas, la duchesse de Windsor, Bianca Jagger, Barbra Streisand, Elizabeth Taylor, Sylvie Vartan ou encore Grace de Monaco, qui a parrainé sa ligne Baby Dior lancé par ses soins. 

 

Portrait de la princesse Grace de Monaco portant une robe haute couture Dior par Marc Bohan, à l’occasion de son 10e anniversaire de mariage, 1966 © Howell Conan

 

Parmi les autres têtes couronnées qu’a habillé Marc Bohan, citons Farah Diba, dont il a dessiné l’étincelante tenue lors du couronnement de son époux, le Shah d’Iran. 

Détail de la robe de mariage Dior par Marc Bohan pour Farah Diba, épouse du Sha d’Iran

 

Dans un registre plus culturel, il était aussi ami avec l’auteure de Bonjour Tristesse, Françoise Sagan ou l’artiste féministe Niki de Saint Phalle, qui troquait ses sculptures contre des tenues de la Maison ! Marc Bohan avait également créé de nombreux costumes de scène pour l’opéra et le théâtre, notamment aux côtés de Luchino Visconti.

 

Sophia Loren dans le film Arabesque de Stanley Donen (1966), portant une robe Dior par Marc Bohan © Universal Pictures

 

Mais cette proximité de l’élite ne l’empêchait pas de garder les pieds sur terre. Il avait ainsi expliqué au magazine WWD, faire “des vêtements pour de vraies femmes, pas pour moi-même, pas pour des mannequins et pas pour les magazines de mode”. 

 

Un vrai homme de l’art

 

Car à mille lieux de certains “créateurs” d”aujourd’hui, appelés pour leur aura médiatique, plus que pour leur véritable talent de couturier, Marc Bohan était véritable artiste accompli.

 

Il est celui qui a pris part à la mémorable bataille de Versailles qui ont vu s’affronter le 28 novembre 1973 les couturiers français face aux designers américains. Face à lui et les autres représentants de la fine fleur de la haute couture française (Yves saint Laurent, Hubert de Givenchy, Pierre Cardin et Emmanuel Ungaro), se trouvaient alors Oscar de la Renta, Halston, Bill Blass, Stephen Burrows et Anne Klein. Cet épisode a également marqué l’apparition de mannequins noires dans les défilés et le début d’un casting progressivement plus inclusif.

 

Fameuse robe Dior de la Bayadère portée par Grace de Monaco en 1966 © Musée Christian Dior de Granville

 

Il a par ailleurs obtenu les honneurs de la profession à deux reprises : en 1983 et 1988 avec le « Dé d’Or », Graal pour tout couturier qui se respecte.

 

Sa maîtrise des codes de la couture ne l’empêchait pas d’être également un visionnaire. Et s’il est resté si longtemps aux manettes de Dior, c’est parce qu’il a eu des tas d’idées pour diversifier son activité et la relancer quand elle semblait à bout de souffle.

 

Outre Baby Dior, la ligne de prêt-à-porter Miss Dior (disparue depuis), mais surtout Christian Dior Monsieur (devenu Dior Homme) c’est lui ! Tandis que le best seller des parfums Dior pour l’homme, Eau Sauvage, lancé en 1966 avec le nez  le Edmond Roudnitska et le designer Pierre Camin, est aussi né sous sa férule… 

 

Publicité de René Gruau pour le parfum pour homme Eau Sauvage, 1978 © Dior

 

Mais le temps a malgré tout fini par le rattraper…

 

Les années post-Dior 

 

En 1989, Bernard Arnault décide de le remplacer par Gianfranco Ferré. 

 

Il n’abandonne pas tout de suite la partie, mais change de terrain de jeu. Cet aristocrate de la couture rejoint, Outre-Manche,  une autre institution de la couture pour femmes,  bien plus discrète que Dior :  Norman Hartnell, l’habilleur officiel de la Couronne.

 

Deux ans plus tard, âgé de 65 ans, il décide sagement de se retirer dans sa propriété en Bourgogne, à Châtillon sur Seine. 

 

Il ne sort de sa retraite qu’à de rares occasions, comme par exemple lorsque le Musée Christian Dior de Granville consacre un exposition aux années Bohan en 2009. Ou pour accorder sa dernière interview en 2018,  à l’occasion de la parution chez Assouline, du livre Dior, Marc Bohan 1961-1989.

 

Robe de jour Green Park en lainage rouge vif, Haute Couture Automne-Hiver 1961, Charme 62. Collection Dior Héritage, Paris, Extrait de l’ouvrage Dior par Marc Bohan © Dior/Assouline

 

Son héritage repose aujourd’hui sur autre chose que les posts ou une longue liste de followers, qui ne faisaient pas partie de son époque.

 

Dans son sillage, outre la déclinaison du nom Dior dans l’homme, l’enfant et les parfums,  il y a des silhouettes élégantissimes mais aussi la fameuse toile Dior oblique. imaginée en 1967. Et qui fait désormais partie de l’ADN de la Maison. 

 

A ses obsèques, le 13 septembre, à Châtillon sur Seine, ceux qui lui rendront un dernier hommage seront sans doute moins nombreux que les “fashionistas” désireuses d’assister aujourd’hui  à un défilé chez Dior. Mais ceux qui seront présents, sauront, à n’en pas douter, la précieuse contribution de Marc Bohan à la Maison du groupe Lvmh…

 

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Photo à la Une : Marc Bohan © Presse

 

Sophie Michentef a évolué plus de 30 ans dans la presse professionnelle. Pendant une quinzaine d’années, elle a encadré la rédaction France et international du Journal du Textile. Elle met désormais son expertise presse, textile, mode et luxe au service de journaux, organisations professionnelles et entreprises.

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