Roger de Montebello : « Pour moi, la peinture est un art apollinien »

Le peintre Roger de Montebello nous ouvre les portes de son atelier dans le Palais Contarini Polignac, à Venise. Ses œuvres douces et fluides semblent couler de source comme l’eau du Grand Canal. Mais la maturation est longue avant qu’il tende son arc vers le sujet ciblé.

 

Venise est « l’élue » de Roger de Montebello. Après avoir vécu entre Paris, Séville et Venise, celui qui porte un si joli nom a choisi la cité des Doges, en 1992. « Cette ville correspond à ma sensibilité, à mon équilibre. Je ne m’en lasse pas. J’aime ce monde où l’eau est le miroir du ciel et de la terre», nous confie le Vénitien d’adoption.   

 

C’est dans le quartier culturel du Dorsoduro (le « dos dur »), entre les célèbres musées dell’Accademia, la Fondation Guggenheim et la Punta della Dogana (collection Pinault), que Roger de Montebello nous attend un matin, au pied du Palais Contarini Polignac.   

 

Du Pont de l’Accademia, la vue du Palais Contarini Polignac ©Corine Moriou

 

Venise hors saison s’est vidée de ses visiteurs, on y croise les habitants et les habitués, les fidèles, les esthètes. Ceux qui aiment prendre un cappuccino dans un petit bar tranquille, avant l’ouverture des magasins et des musées alentour. Paul Morand avait là ses rituels : « L’air n’a pas encore servi ; il court à vous, tout débarbouillé, venant de la mer ». 

 

Empruntant le pont de l’Accademia, nous avons quelques instants plus tôt admiré le Palais Contarini Polignac (également connu sous le nom Palais Contarini Dal Zaffo), l’un des premiers exemples d’architecture de la Renaissance dans la ville. Claude Monet s’en est inspiré et l’a peint en 1908. Des familles s’y sont succédé : les Manzoni, puis les Angaran, les Polignac. Et aujourd’hui, la famille Decazes. 

Nous traversons les grands salles de réception du Palais Contarini Polignac, ouvert aux visiteurs au moment de la Biennale d’art de Venise, et nous imaginons alors l’effervescence, le faste, l’émotion, les rencontres… 

 

Puis nous grimpons une volée de marches qui mène à l’atelier. Nous voilà dans l’antre de Roger de Montebello, l’anti-mondain qui se concentre pleinement sur son art. De grands tableaux au mur donnent une âme toute particulière au lieu. 

 

« Cette peinture n’est pas à vendre », nous précise-t-il alors que nous nous intéressons à l’une d’entre elles (trois mètres de long) intitulée « Venise, vue de la lagune ». On comprend que son auteur se sentirait orphelin si le tableau n’était plus là. C’est un paysage lumineux qui invite à la paix et à l’immobilité. Ô temps suspends ton vol ! 

 

L’Atelier de Roger de Montebello dans le Palais Contarini Polignac. DR

 

L’univers coloré (et plutôt organisé, semble-t-il) de l’artiste se compose de toiles de petits, moyens et grands formats, chevalets, tables et escabeaux en bois, innombrables boîtes de couleurs et pinceaux. 

 

Si Roger de Montebello a peint le Palais Contarini Polignac de l’extérieur, il n’a jamais envisagé de dessiner son atelier, nous avoue-t-il. Pourtant, ce « monde de l’intérieur et du dernier étage » ne manque pas de charme. A la fois unique, romantique, intemporel. Et quel privilège de travailler dans ce lieu avec l’une des plus belles vues du monde : la vue sur le Grand Canal !

 

Pour moi, la peinture est un art apollinien

 

La Sérénissime a fortement influencé les artistes, des peintres italiens de la Renaissance aux paysagistes de nos jours en passant par les Impressionnistes. Elle s’est aussi façonnée et bonifiée sous leur regard. Ils lui ont laissé un magnifique héritage. 

 

Roger de Montebello raconte : « J’ai un regard permanent sur Venise. Je contemple la ville, j’imagine un nouveau tableau. La maturation est longue avant que je prenne mes crayons et mes pinceaux. Puis, cela va vite ! Pour moi, la peinture est un art apollinien. Je me mets à la juste distance. Je cible mon sujet, je tends mon arc et je décoche ma flèche». 

La flèche atteint un paysage, un monument, un visage, un cheval, un taureau, un arbre, une pomme… La lumière inonde le sujet et donne une force de vie, une énergie qui transcende la réalité, une énergie qui fait parfois couler le sang. Apollon n’est-il pas le dieu de la beauté privilégiant le classicisme, l’ordre, la mesure, mais aussi un dieu guerrier, un dieu du combat ?  

Comme les Impressionnistes, Roger de Montebello aime peindre en plein air. DR

 

Comme les Impressionnistes, Roger de Montebello aime peindre en plein air. Il plante son chevalet dehors, face au spectacle qu’il veut interpréter. Il est lui-même enveloppé dans le paysage, seul, à l’écart de l’agitation des touristes. 

 

Il semble avoir capté l’âme de Venise qui l’ensorcelle. Il n’a pas besoin de se travestir pour dialoguer avec elle. Il est lui-même. Il en est le prisonnier consentant. Il oublie la matérialité du monde et se concentre sur son sujet. D’un coup de crayon, il dessine, métamorphose le réel, l’enrobe de lumière et de couleurs.  

 

Ses sources d’inspiration à Venise ?

La Punta della Dogana inondée de lumière ou à demi masquée par le brouillard. La Basilique Santa Maria della Salute, San Giorgio Maggiore, l’église du Rédempteur sur l’île de la Giudecca, la chapelle Emilienne sur l’Ile de San Michele… Roger de Montebello change de palette : il aime peindre les maisons colorées de l’île de Burano où les tonalités rouges orangées sont un hymne à la vie. 

 

Il ne dessine jamais de ponts ou de gondoles, mais il préfère les portes … qui sont l’accès à des passages secrets, des lieux mystérieux, des beautés silencieuses. Les portes sont riches de symboles et invitent à se cacher du monde, à préserver son intimité, ses joies, ses peines, ses relations… 

 

Par son art pictural, Roger de Montebello réinvente les sujets architecturaux dont il s’empare, au gré d’une palette minérale à dominante de bleus, de blancs et d’ocres qui laisse une grande place au ciel, à la mer, à la lagune. C’est en cela qu’on lui trouve une patte créative, un style reconnaissable. 

 

« Les édifices représentent l’habitat, la culture, le monde intellectuel. Ils sont comme projetés dans le ciel et ils se reflètent dans l’eau. Monuments, églises, maisons sont ainsi absorbés dans la nature. Il n’y a plus de hiérarchie entre la création divine et les constructions humaines. Le Tout est dans Tout. »

 

Roger de Montebello est à la peinture ce que Patrick Modiano est à la littérature

 

Roger de Montebello n’est pas facile à interviewer. Il faut insister pour qu’il nous dise qu’il est diplômé d’une prestigieuse université américaine. 

 

Né en 1964 à Paris, le garçon a très tôt un attrait pour la peinture. Sa famille franco-américaine, qui évolue dans le monde des arts, favorise sans doute cet éveil. Il porte le même prénom que son grand-père, Roger de Montebello, qui fut peintre, éditeur, critique d’art et inventeur des premiers développements de la photo en 3D.

 

Après avoir acquis les bases du dessin et de la peinture à la faculté des beaux-arts de Séville, le jeune homme part faire l’apprentissage de la peinture tout en étudiant l’histoire de l’art à Harvard. Il en sort avec un Bachelor of Arts en 1988. Un joli cursus qui mérite d’être souligné ! 

 

De retour en Europe, Roger de Montebello choisit de se consacrer entièrement à son art. Il ne sera pas directeur d’une institution, sur les pas de Philippe de Montebello, son oncle, qui fut directeur du Metropolitan Museum of Art de New-York pendant 32 ans. 

 

Sa culture et sa sensibilité lui permettent de s’affirmer rapidement. Il expose ses tableaux, en 1992, à Paris. La même année, il installe son atelier à ciel ouvert à Venise, la ville où il vit et travaille aujourd’hui.  

 

La France, l’Espagne, l’Italie, les Cyclades … sont ses sources d’inspiration. Il s’agit de paysages, de maisons, d’édifices, mais aussi de portraits, d’animaux, de corridas peintes en rouge vif. 

 

Roger de Montebello devant ses tubes de peinture, pinceaux et crayons dans son atelier du Palais Contarini Polignac ©Corine Moriou

 

Ce jeune homme sexagénaire n’aime pas définir « son style », considérant que c’est une approche marketing, un travers de notre époque qui enlève de la liberté à l’artiste. 

 

Il est vrai que l’œuvre de Montebello est plurielle, poétique et cosmopolite. Elle ne se limite pas aux vues de Venise. Mais ce sont ses fragments d’un discours amoureux avec La Sérénissime que l’on préfère

 

En 2011, la Biennale d’art de Venise a présenté «Montebello-Megachromia », puis il a exposé à Paris et Londres.  

 

En 2017, il a été à l’honneur au Musée Correr, à Venise, qui lui a consacré une exposition. 

 

En 2021, il a exposé sa « Porta delle Terese » et ses différentes variations imaginaires, à la galerie Espace Muraille à Genève. D’autres expositions ont suivi à l’étranger … 

 

« Je vis de ma peinture », lâche-t-il, heureux que l’on suive et soutienne son travail.  

 

« C’est une peinture contemplative plutôt que métaphysique, tient à souligner Roger de Montebello. C’est ma manière d’appréhender la réalité de façon calme, immobile. Cela correspond à mon tempérament ! J’aime m’attacher au dépouillement des formes, à la lumière. Je ne jette pas à la figure un paysage. Il s’affirme de lui-même sans être dans l’évanescence. »   

 

La peinture de Montebello ressemble à une jolie femme, élégante et discrète, qui se cache dans les ruelles et les impasses de la Sérénissime. Elle est invisible, se fond dans le décor. Elle est immobile, elle regarde, contemple. Elle est absorbée par le charme onirique de Venise. 

 

Les grands maîtres vénitiens, peintres de la concentration, du silence et du sacré

 

Ses peintres de référence ? Plutôt que Giorgio de Chirico (1888/1978), l’un des fondateurs du mouvement de la peinture métaphysique, il préfère citer de grands maîtres vénitiens comme Vittore Carpaccio (1465/1525) et Giovanni Bellini (1430/1516) dont les œuvres ont marqué de nombreuses générations à travers les siècles.  

 

« Ce sont des peintres de la concentration, du silence et du sacré. J’ai le sens du sacré et du respect pour toute cette beauté, note l’artiste. Ces peintres sont très présents en moi, ils me nourrissent et enrichissent mon regard. »  

 

Les œuvres de Roger de Montebello semblent couler de source, douces et fluides … comme l’eau du Grand Canal. Mais le trait est travaillé, précis afin de transcrire les finesses de l’architecture vénitienne qui flotte dans le ciel et la mer. On se sent plongé dans un rêve éveillé où l’agressivité et toutes les difficultés du monde moderne semblent avoir disparu. Il ne reste que la beauté de Venise La Sérénissime, la ville à nulle autre pareille.   

 

On veut en savoir (et voir) plus ?  http://www.montebellopaintings.com

https://www.instagram.com/rogerdemontebello/

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Photo à la Une : Roger de Montebello dans son atelier du Palais Contarini Polignac ©Corine Moriou

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